Amenagement centre ville3

Aménagement du centre-ville, la « débusquetisation » de Toulouse est commencée

La mission d’aménagement du centre de Toulouse, confiée par Pierre Cohen à Joan Busquets, a été reconduite par son successeur, jusqu’en 2020. Dont acte.
Et si cette annonce rassurante n’était qu’une manœuvre  pour en finir avec les concepts de centre ville apaisé et d’espace partagé… quoi de plus habile en effet que de demander à un bâtisseur d’affadir sa propre œuvre ?

Le projet Busquets : l’apaisement progressif de la ville

Joan Busquets est un disciple du catalan Oriol Bohigas, l’architecte – urbaniste qui a supervisé la politique d’urbanisme pour Barcelone en tant qu’Adjoint au Maire. (voir en encadré une interview de Bohigas qui synthétise ses convictions)

Busquets est mondialement reconnu en tant qu’architecte urbaniste, notamment dans les villes à centre historique : il a reçu le prix européen ERASMUS pour son engagement humaniste.

Il a été sélectionné, lors du mandat précédent, non pas pour des dessins ou des projets iconoclastes mais pour ses options d’aménagement urbain visant à apaiser le centre historique en supprimant le transit automobile et en privilégiant la vie des résident-es et usager-es :
- Mise en place progressive d’un système de circulation des véhicules à moteur, en boucle, assurant l’accès permanent aux riverain-es et dissuadant le transit.
- Ce transit s’effectuera sur l’anneau des boulevards et le long du canal qui seront aménagés en ce sens en supportant notamment un développement amélioré des Transports en Commun.
- Les espaces partagés (aires piétonnes, zones de rencontre, zones 30) seront les bases de l’aménagement du centre historique qui donnera priorité aux modes actifs.
- Un réaménagement progressif et planté des espaces publics permettra peu à peu au centre ville de s’adapter à ce fonctionnement .

Et pour lancer cette mutation, des opérations pilotes ont été réalisées par Busquets sous la municipalité de gauche : Place du  Capitole, rues Romiguières et Pargaminières, Place St Pierre, Quai Lombard, rue Jean Suau …). D’autres restaient à programmer, notamment les boulevards, le projet Garonne, le canal…

Le succès immédiat de ces aménagements n’a pas échappé à Jean Luc Moudenc qui en politicien roué a décidé de garder Joan Busquets… mais en revisitant discrètement ses missions, car l’esprit des préconisations du maître Catalan n’était pas compatible avec «de la voiture partout »  credo électoral du candidat Moudenc.
Il ne retient donc de Busquets que l’image et le côté anecdotique de son architecture urbaine en refusant l’essentiel : les principes d’aménagement pour un centre ville apaisé.

Nous avons donc une situation, où se font face un architecte à forte conviction, mais entraîné dans un projet qu’il serait économiquement périlleux pour lui de laisser choir, et un Maire qui n’avait cessé de critiquer la gestion précédente mais qui en reconduit le professionnel le plus stratégique.  Un jeu de dupes ou un compromis ?

De compromis en compromis, un projet qui perd sa substance

Ça commence en douceur avec l’amabilité et le sourire du Catalan, c’est l’évidente continuité des actions engagées :
« La place basse de la Daurade et la partie haute de Saint-Pierre seront achevées mi 2016, le quai de l’Exil Républicain (ancien quai Viguerie) juin 2017. La rive droite sera équipée de pistes cyclables dans la continuité des quais Lombard et Saint-Pierre, vers le Bazacle au Nord, vers la rue de Metz au Sud. »

Et  comment ne pas adhérer à la remise en valeur de Saint-Sernin ? Sauf qu’on oublie que si l’on peut maintenant envisager de « Libérer le  parvis du stationnement automobile et embellir les abords du site le  plus visité de Toulouse. »  c’est parce que Pierre Cohen a levé l’aléa financier des fouilles archéologiques  en créant un Service Métropolitain d’Archéologie qui permet de ne plus être soumis au marché privé des sociétés de fouilles comme c’était le cas antérieurement .

La contradiction devient patente sur la rue des Lois, qui nous dit-on « fera la part belle aux piétons et aux vélos, tout en maintenant l’automobile et en distinguant les différentes voies réservées aux divers modes de déplacement. Elle sera aménagée comme les rues Pargaminières et Romiguières. »
Autrement dit on va traiter la rue à plat, sans trottoir, façon espace partagé mais sans partager (ben oui le partage ça a une connotation de gauche).
Comment ? En marquant au sol l’espace dédié à chacun : vélo (1m20 dans chaque sens), piéton-ne, handicapé-e (1m40 de chaque côté ), voiture (3 m au moins au milieu), livreurs  … génial sauf un détail, quand on fait l’addition de tout ça on s’aperçoit que la rue n’est pas assez large !
Pour sortir de la confusion, ce n’est pas Busquets l’urbaniste qu’il nous faudra, mais Houdini le magicien.

Quant à l’aménagement des boulevards, qui dans l’esprit du catalan était essentiel, il semble abandonné. Nous nous demandons comment, sans s’attaquer à cet aspect structurant, le projet de mutation de l’hypercentre restera viable
Et ce n’est pas le lien gare/boulevards que constituera l’aménagement de la rue Bayard qui permettra de répondre à cette question .

Un serpent de mer dans la Garonne

Reste le projet Garonne avec une ambition de continuité des cheminements en bord de fleuve, que tous les maires annoncent mais jamais ne réalisent.
L’étude du Professeur pour franchir la barrière du pont St Michel est éludée, en dépit des lourds travaux de consolidation des digues qui sont en cours et auraient pu être mises à profit pour réaliser cette continuité.

En outre, quel est l’intérêt de retaper l’ancien « quai Viguerie » s’il reste un cul de sac sans la continuité entre la Grave et le pont Neuf qui reste à établir ?

L’aménagement de la place du Salin « ce site, haut lieu de la justice toulousaine » complète opportunément  une logique de requalification, déjà en grande partie réalisé en partant de Saint-Sernin au Nord. Ces saupoudrages et le talent du professeur  masqueront-ils aux yeux des experts de l’UNESCO que la ville de Toulouse n’a pas réussi en 25 ans à faire aboutir le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur de son secteur sauvegardé ?

Il faudra surtout beaucoup de temps, pour dissiper les vapeurs d’essence et de gas-oil générées par l’abandon de la mise en valeur des berges du Canal du Midi qui non seulement ne recevront pas de transport en commun sans le prolongement du tramway, mais surtout resteront un aspirateur à voitures. Et un prétexte à réaliser 400 places de parking supplémentaires sous les allées Jean Jaurès .

Bien sûr le centre-ville de Toulouse survivra à ces péripéties, mais l’apaisement et la convivialité du centre de Toulouse attendront, en dépit des qualités du professeur Busquets, que Casa Nova connaît et reconnaît, mais dont l’aura ne suffit pas hélas à contrecarrer la véritable priorité du Maire : conserver l’impérium automobile.

 

Un entretien avec Oriol BOHIGAS – « Les Villes contribueront beaucoup plus que les États, à la construction européenne »Article publié dans Le Monde du 03 Décembre 1991
Par EDELMANN FREDERIC, ROUX EMMANUELUrbaniste et architecte, le Catalan Oriol Bohigas a supervisé la politique d’urbanisme pour
Barcelone. Adjoint au Maire de Barcelone.Il s’agit surtout de donner à la banlieue les qualités de la centralité, de faire en sorte que vivre là ne soit pas vivre dans un noman’s land improbable, mais dans la ville même.Il faut prolonger la morphologie de la ville ancienne sans céder au pastiche architectonique.
Il faut  faire de l’architecture moderne, de la typologie moderne, de la fonctionnalité moderne mais avec la continuité des espaces. Réalisations de rues, de places, intégration de bâtiments isolés. Paris comme Barcelone, Aix ou Nîmes sont des cités conçues à partir de la forme de la rue. Il faut nous y couler.
Ce qu’on appelle le mouvement moderne en architecture dont le Corbusier est l’un des phares. a été une révolution très importante, un évènement considérable dans l’histoire de l’architecture et de la culture. Mais il faut reconnaître qu’il a débouché sur un échec. Il a négligé la forme de la ville. Quand on se promène dans les banlieues de toutes les grandes citées européennes in retrouve la même trame faite à partir des mêmes bâtiments où les rues ont perdu leur caractère d’espace public.
La théorie de l’urbanisme rationaliste mise eu point par le Corbusier, appliquée par des promoteurs ; qu’ils soient publics, comme dans les pays socialistes, ou privés, a été très mal utilisée pour des raisons de rentabilité, mais aussi d’orgueil, de simplification : on a pris l’habitude de travailler sur une ville en niant son histoire, comme si il s’agissait d’une page blanche.
L’urbanisme rationaliste a connu son heure de gloire théorique entre les deux guerres.
Sa prépondérance a été admise par tous et  enseignée dans toutes les écoles d’architecture. Mais son application après la dernière guerre a été une catastrophe lorsqu’il a été  plaqué brutalement.
Il faut comprendre que la ville verticale, implantée sur un tapis plus ou moins vert, ne marche pas. L’échec de cet urbanisme est … en Europe.
Il faut corriger ces défauts de mise en place, pallier cette amnésie de la ville, retrouver la forme traditionnelle de la rue et de la place, ces grands fluides qui ont concouru à créer la ville au cours des âges.
Il faut récuser cette coupure entre urbanisme et architecture. Les rues sont des rues parce qu’elles sont définies par l’architecture. Un bâtiment ne peut avoir de forme autonome. Sa forme est la conséquence de l’urbanisation qui l’entoure. Elle est déterminée par la rue, la place, le quartier dans lequel il s’insère. Les architectes qui prônent aujourd’hui la monumentalité oublient tout simplement l’importance de l’espace public. Les jeunes urbanistes qui se réclament de la déconstruction de la ville, de son éclatement, de sa désorganisation, obéissent à un goût de pseudo- réalisme, à un populisme  moribond .
Mais un quartier ce n’est pas seulement un lieu poétique pour un esthète qui ne fera que passer. C’est un endroit où les gens doivent vivre quotidiennement, le plus confortablement possible, où ils doivent se retrouver et lisser des liens avec leur voisinage. C’est cette trame établie de proche en proche qui constitue une ville.
Il faut donner une réalité habitable à nos concitoyens .Il faut donner plus de bonheur aux gens qui vont vivre dans les demeures que nous leur destinons.
Un quartier structuré une rue où l’on trouve des commerces, des bistrots, des librairies, des magasins laids ou beaux, attirants ou non toute cette diversité constitue des éléments importants pour la population. Sans eux, la cohésion sociale se délite. Les individus se replient sur eux-mêmes. L’indifférence s’installe. L’identité collective s’essouffle. L’activité politique s’affaiblit.

Il faut parler de forme traditionnelle pour la ville, et non de l’initiation scolaire de la tradition. Si l’on tourne le dos au présent, cela donne ces petits villages «  à l’ancienne » qui poussent sur la Côte d’Azur ou sur la Côte espagnole.
Il faut prendre à l’histoire ses éléments fondamentaux, ceux que l’on estime indispensables pour la continuité d’une ville, mais cela n’a rien à voir avec le pastiche architectural. S’il est nécessaire de poursuivre la tradition morphologique, de perpétuer l’idée de la rue, il est absurde à Paris par exemple de vouloir renouer avec le bâtiment haussmannien.
En revanche, l’urbaniste doit toujours la considérer comme un espace collectif, social, et pas seulement comme un espace de service «  un tube » servant à la seule circulation des choses et des gens.

Nous pouvons nous appuyer sur les structures existantes pour étendre à la périphérie les qualités du centre.
Les monuments, ce sont paradoxalement les espaces vides. L’architecture c’est d’abord un travail…
Il faut transformer une structure solitaire, illisible, en structure solidaire, bien lisible pour tous.

C’est l’administration municipale, l’émanation des citoyens dans un système démocratique, qui doit décider des programmes, mener l’urbanisation, acheter les terrains avant de les livrer aux promoteurs avec un cahier des charges précis.