- "Quoi ? Moudenc augmente les tarifs Tisséo ?"
- "Hé ben ! La gratuité, c'est pas pour maintenant !"

Casa et Nova débattent de la gratuité des transports en commun toulousains

Le thème de la gratuité des transports en commun divise depuis plusieurs années la « gauche » toulousaine. Contribuant à sa confusion (ou la justifiant, cela dépend du point de vue), en tout cas nuisant à une vraie politisation positive des dernières élections municipales, que toute la gauche a subie.

Pour être audible la gauche ne peut pas en rester à un flou, opposant de manière statique et simpliste les partisans de « la saine gestion », des « généreux ». Ce débat noble n’oppose pas des acharnés du goudron à des fanatiques du transport en commun. Il mérite mieux et requiert que l’on tente de le surmonter autrement qu’en se lançant des adjectifs (« conservateur », « ayatollah »)…

C’est ainsi que CasaNova ne tranchera pas aujourd’hui. Il donnera plutôt libre cours à un débat en son sein, entre « Casa » et « Nova »… sous l’arbitrage d’un imaginaire citoyen toulousain.

A chacun de s’en emparer !

Le citoyen toulousain : « Bonjour Casa et Nova, cette affaire de gratuité des transports n’est-elle pas pure utopie ? »

CASA : Ce n’est pas une utopie, car ça existe ailleurs, pas si loin. En plus d’Aubagne et de Châteauroux qui sont le plus souvent citées, 23 réseaux de transports urbains (sur 290) ont fait le choix de la gratuité totale pour les usagers. Parmi eux nous retrouvons sept communes de plus de 40 000 habitants dont Castres pour notre région. Plutôt que de discréditer une idée en brandissant un adjectif comme « utopique », examinons le bilan positif de ces expériences ! Pourquoi ce qui marche ailleurs ne serait pas envisageable ici ?

NOVA : les exemples cités par CASA sont réels, mais concernent des villes compactes, des espaces communaux, où l’égalité d’accès est possible dès à présent. Ce ne sont pas des agglomérations complexes.

La question se pose de manière très différente sur le territoire immense de Tisséo, qui compte des dizaines de communes, très hétérogènes en ce qui concerne la possibilité d’utiliser un transport en commun. La gratuité n’a de sens que si elle est égalitaire, et pas si elle soulève de nouvelles inégalités. Ca ne peut pas encore être le cas sur notre territoire, beaucoup étant privés de l’usage même d’une ligne qui vaille d’être empruntée. J’engage CASA à examiner les rapports sociaux réels sur lesquels débouchent la gratuité, en particulier quand on sait que les couches populaires sont chassées des centre villes pour l’habitat, mais viennent travailler en ville tous les jours.

Le citoyen toulousain : « les partisans de la gratuité disent que ce serait en réalité une mesure de bonne gestion de l’argent public »

CASA : La gratuité des transports en communs présente de nombreux avantages. Les communes qui l’ont instaurée ont vu la fréquentation des réseaux monter en flèche et ont ainsi dégagé des recettes nouvelles. Ainsi à Aubagne elle a été mise en place en mai 2009. Fin 2011 le nombre d’usagers a progressé de 146%. Sur les 6 premiers mois la fréquentation a fait un bon de 70%. A Châteauroux on relève une hausse de 208% de la fréquentation au bout de 10 ans de mise en place. A Vitré (mise en place en 2001) la fréquentation est passée de 47000 à 120000 voyages par an. De plus on oublie souvent les économies de gestion que la gratuité permet, car faire payer et contrôler ça coute très cher.

Il y a aussi une question de principe : se déplacer est devenu un droit, puisque sans déplacement aucune vie économique n’est désormais envisageable, ni participation à la vie de la cité. Le service public de transport mérite ainsi la gratuité.

NOVA : encore faut-il qu’il soit possible de prendre une ligne, ce qui n’est pas le cas pour beaucoup qui devraient subir trois changement et un parcours deux fois plus long qu’en voiture s’ils utilisaient le transport en commun. La gratuité ne peut augmenter la fréquentation que si le transport est performant et bien structuré : ce n’est pas du tout le cas dans l’agglomération toulousaine; où le contraste est frappant entre le centre toulousain bénéficiant de la croix du métro, et les faubourgs et périphéries. Ce n’est pas le tarif qui est un obstacle pour beaucoup, c’est surtout le fait que la voiture soit beaucoup plus pratique pour eux. Le tarif n’y change rien. Si je dois mettre deux heures plutôt qu’une pour aller au travail, la gratuité ne me poussera pas à consacrer deux heures à mon déplacement quotidien. Je resterai dans ma voiture.

Par ailleurs, beaucoup de lignes ne souffrent absolument pas de problème de fréquentation, bien au contraire. Ainsi va-t-on élargir les quais du métro, victime de son succès. Le problème ce n’est pas l’engouement, c’est la qualité et la quantité de l’offre, insuffisantes pour faire reculer l’usage automobile.

Le citoyen toulousain : « Cette gratuité n’est-elle pas simplement une carotte financière pour les électeurs ? »

CASA : Ce serait une mesure de justice sociale. Les expériences de gratuité ont capté de nouveaux usagers et des passagers à faible revenus. A Châteauroux, 1 nouveau passager sur 10 n’utilisait pas les TC en raison prix du billet. On a noté une hausse du nombre de bénéficiaires CMU parmi les usagers.
La gauche doit être attentive au pouvoir d’achat, et en même temps orienter les ressources vers un modèle de développement alternatif, affrontant la double crise du climat et de l’énergie.
NOVA mésestime les barrières tarifaires : si pour un individu seul l’arbitrage est peut-être peu stratégique, il l’est pour une famille, qui a souvent avantage à prendre la voiture.

NOVA : c’est oublier que notre réseau local bénéficie déja de fortes niches de gratuité : personnes âgées toulousaines, scolaires, chômeurs et bénéficiaires des minima sociaux. La question de l’exclusion par le transport a tout de même reculé sur notre territoire, c’est un fait. Par l’action des collectivités.

Je trouverais pour ma part injuste de faire payer des impôts plus forts à des citoyens qui n’ont pas accès au réseau de manière probante, pour alléger la facture de ceux qui ont une bonne desserte. L’exemple type est la future liaison tramway vers l’aéroport. Serait-il juste de faire financer la gratuité de transport d’un haut cadre qui va à Paris tous les jours, par un employé qui n’a pas accès au métro dans son quotidien ? Je ne le crois pas. Ce serait une redistribution à l’envers.

CASA : Je souhaite préciser que sur le plan du financement, les collectivités avant d’envisager une hausse d’impôts peuvent utiliser la contribution « versement transport » pour compenser la disparition des recettes de billetterie. C’est une solution qui a été utilisée sur le territoire de l’agglomération d’Aubagne.

Précisons que le versement transport est plafonné à 0,6% de la masse salariale pour les agglomérations de moins de 100 000 habitants ; à 1,05% jusqu’à 400 000 habitants ; à 1,8% au-delà, et à 2,6% pour Paris et les Hauts-de-Seine. Les collectivités disposant en outre de transports collectifs en site propre (tramway, métro, tram-train, etc.) peuvent appliquer un taux de 1,8%.

Le citoyen toulousain : « Est-ce vraiment le moyen de nous conduire à laisser la voiture au garage ? »

CASA : les faits sont là. A Aubagne, 35% des usagers des TC viennent d’un report modal. Sur le territoire d’Aubagne, les liaisons entre zone rurale et zone urbaine ont augmenté, par le biais du transport en commun. Une étude indique que l’instauration de la gratuité a permis de réduire de 63% les déplacements polluants, que ce soit pour se rendre à son travail, ou pour les loisirs.

Cependant je ne voudrais pas laisser NOVA caricaturer la position des pro-gratuité : la mise en place de la gratuité ne peut être une politique en soi mais bien un outil parmi d’autres dont l’objectif est de développer les réseaux de TC et permettre à tous et toutes de les utiliser. Ainsi, les infrastructures doivent suivre. L’urbanisme doit être pensé également pour favoriser les TC et modes doux au détriment de la voiture individuelle. A Aubagne, 15% de bus supplémentaires ont été mis en place sur le réseau.
Les pro-gratuité sont conscients des difficultés des couches sociales périurbaines, eux aussi. Ce ne sont pas des « bobos » égoïstes de l’hypercentre comme on voudrait le laisser croire.

NOVA : Je n’utilise jamais le terme de « bobo », qui est une entourloupe pour créer des fractures culturelles entre ceux qui auraient intérêt à s’allier contre les « Bo-cons »…

Ce qui est gênant, ce n’est pas le principe de la gratuité – qui serait contre une bonne nouvelle ? -, c’est son inactualité. En effet, la gratuité maintenant ce serait priver Tisséo de dizaines de millions d’euros par an, nuisant à la capacité d’investissement déjà grevée par un très fort endettement imputable à la gestion passée de Monsieur Moudenc, mais aussi il faut le dire, à l’incapacité pour la gauche à faire revenir le Conseil Général dans le financement du fonctionnement après 2008. Ainsi la gratuité ne ferait que ralentir l’universalité, l’accès à tous les habitants du territoire à une vraie alternative à la voiture, par l’émergence de lignes capables de tenir la dragée haute face à la voiture.

La vraie inégalité, ce n’est pas le tarif aujourd’hui. Et d’ailleurs si le transport en commun est si stratégique pour notre avenir, il est normal d’y mettre le prix quand on a la chance d’avoir accès au réseau. La vraie inégalité c’est la desserte. Les partisans de la gratuité demandent une augmentation du versement transport des entreprises. Car ils savent que l’impôt local a des bases injustes, et qu’il crée des effets de distorsion insupportables quand il augmente trop. Mais il reste que même financée par le VT, la gratuité ralentirait considérablement l’investissement. Elle nous priverait, en gros, de l’équivalent d’une ligne de tramway sur dix ans. Soit un immense enjeu.

Le citoyen toulousain : « Mais peut-on respecter un service gratuit ? »

NOVA : c’est un des problèmes oui. Là il faut faire un peu de théorie. La conception dominante de la valeur dans la société de marché, c’est la valeur d’échange. Le prix. Donc la gratuité en effet, dans ce cadre de pensée, signifie que le service n’a aucune valeur, ne représente aucun travail. La gratuité peut ainsi inciter à ce que Marx appelle « le fêtichisme de la marchandise » : oublier que tout cela a un cout, représente des choix, du travail, des sacrifices humains et financiers. Ce fétichisme se traduit ainsi par du vandalisme, la salissure, mais aussi un comportement égoïste, de consommateur, qu’on vient renforcer. Alors ne nous étonnons pas quand on râle devant les travaux du tramway, puisque déjà tout semble s’obtenir sans contrainte, et seul l’intérêt privé de consommation à un sens. Un service qui a du sens peut-il être considéré sans valeur ? Le fait est que la valeur d’échange, monétaire, est de loin la valeur écrasante aujourd’hui.

CASA : il est certain que la gratuité va de pair avec l’implication des citoyens dans leur ville, sinon on flatte les pulsions consuméristes comme le dit CASA. On doit ainsi réfléchir à ce qui permet d’évoluer d’un service bureaucratique, technique et froid, à un véritable « commun » partagé. Aujourd’hui, rien n’est fait en ce sens, excepté la concertation sur le PDU ou des discussions locales, mais justement toujours un peu étroites (le BHNS). Comment faire en sorte que chacun s’empare du niveau de l’intérêt général ? C’est une question qui dépasse largement les transports. C’est trouver une voie entre l’égoïsme mercantile et la bureaucratie qui rend les gens passifs et les enferme sur eux-mêmes. On ne peut pas en rester à donner des strapontins à une ou deux associations dans un groupe consultatif. On doit inventer une nouvelle manière de concevoir la gestion des services publics.

Le citoyen toulousain : « Un dernier argument ? »

CASA : symboliquement, la gratuité serait un pas décisif pour mobiliser la population vers un nouveau mode de développement, qui engage la survie de la planète. Nous avons besoin de déclencher un changement d’optique, une prise de conscience véritable. C’est aux politiques de donner l’exemple. La gratuité des transports en commun participe d’une bifurcation générale : la transition écologique. On doit dire aux gens la vérité : demain, l’automobile individuelle polluante, ce sera impossible, aussi bien écologiquement que pratiquement à cause des embouteillages. La gratuité des transports préfigure cet avenir.

NOVA : la revendication de la gratuité maintenant, avant qu’on ait réussi à développer le réseau (nous aurions besoin d’un RER régional moderne), c’est un bon exemple des soucis de la gauche française. Elle a oublié le conseil de Jaurès demandant que l’on « parte du réel pour aller à l’idéal ». Notre réel c’est la situation matérielle sur le terrain, et le monopole d’usage des lignes par la population, souvent relativement aisée (ou bénéficiant de la gratuité sociale) du cœur toulousain. Les classes populaires et moyennes excentrées par le prix du logement sont aujourd’hui condamnées à l’automobile. La justice sociale, c’est investir pour leur desserte. On ne doit pas poser la justice de manière abstraite, vaguement idéologique, mais à partir des conditions de vie des gens sur un territoire donné. La nappe périurbaine toulousaine n’est pas une commune comme Aubagne. La politique, c’est la cité, pas les idées en général.

Le citoyen toulousain : « Finalement, vous n’êtes pas tellement différents ? Ce sont les rythmes qui vous séparent. Vous pourriez faire synthèse ? »

NOVA : ce n’est pas impossible.

CASA : c’est possible.