Casino Barrière Toulouse, casa Nova décrypte

Casino : du rififi à Las Vegas sur Garonne

En 2005 la Mairie de Toulouse, toute à ses priorités sociales de Mairie de droite, organise une compétition de Casinotiers afin de construire un établissement de jeux sur l’île du Ramier en lieu et place de l’INP-ENSIACET (anciennement Institut de Génie Chimique) dont les locaux furent détruits par l’explosion de l’usine AZF, le 21 septembre 2001.
L’école ayant déménagé sur le campus de Rangueil le terrain est disponible mais inondable.

Pas question donc d’y construire du logement, ni un établissement scolaire ou hôtelier, à l’inondabilité s’ajoutant la proximité directe de la rocade et du site d’HERAKLES (ex SNPE) et le bruit des avions.

Ce sera donc un casino. Avouons que cela manquait à notre tissu culturel (Non ?) Le Casino a ceci de pratique qu’il ne s’embarrasse pas de faux semblants : c’est un jeu d’argent, dont le seul intérêt est l’argent. Et qui se joue avec des jetons figurant de l’argent. Une métaphore de notre capitalisme tardif. L’argent, jusqu’à l’os. Rien de plus pour en habiller l’avidité et pour masquer la désespérance urbaine.

Il faudrait un jour demander à ces édiles qui propagent de telles valeurs pourquoi ils en déplorent les conséquences dans notre vie sociale, et en particulier l’insécurité. Quand la seule valeur est l’argent, alors quoi de plus logique que d’être prêt-e à tout pour en obtenir ? Le débat eut lieu en son temps, mais laissa froid nos décideurs.

Ne pas retirer de profit d’un terrain aurait été inconcevable. Transformer le Ramier en poumon vert encore plus. Qu’est-ce que rapporte l’air frais ?

L’idée émerge dans la tête des dirigeants de l’époque d’établir un Casino au Ramier, car depuis 1988 l’amendement Chaban autorise, sous certaines conditions, l’ouverture de casinos dans des villes non balnéaires ou thermales. Toulouse est ainsi éligible à la création d’un casino. Su-sucre en perspective.

Une consultation sur la base de groupements comprenant un concepteur, des bureaux d’études et un groupe gestionnaire, qui doivent produire outre un projet d’architecture et ses conditions de réalisation, une proposition de gestion et d’exploitation de l’établissement « en délégation de service public » avec des versements annuels d’une commission sur le produit brut des jeux .

A ce point de la lecture, vous vous demandez sans doute en quoi une cahute prétentieuse à machine à sous est un « service public ». Nous aussi, à vrai dire.

La Mairie met ainsi en concession son terrain sur une période d’une vingtaine d’années, à l’issue de laquelle le bâtiment redeviendra propriété municipale. Demandez donc à Monsieur Moudenc de mettre à disposition des terrains pour des projets sociaux. Ça va renâcler méchamment. Mais pour un Casino, on est prêt à tout bouleverser.

Inutile de dire que la qualité architecturale des projets pesa fort peu face aux considérations financières qui étaient les seules motivations pour édifier ce Casino. Terrain gratuit pour l’accumulateur privé, rente de situation peu encombrée d’éthique et de sens de la civilisation pour la Mairie.

En mai 2005, c’est le groupe Barrière qui est retenu parmi 3 propositions pour réaliser le bâtiment conçu par l’agence d’architecture Cardette et Huet tel qu’on peut le voir aujourd’hui et sur les accords suivants :

  • La Mairie de Toulouse met à disposition le terrain de 5 ha.
  • Le groupe Barrière se charge totalement de la construction du bâtiment de 14 300 m² et des formalités administratives y afférant.
  • Le bâtiment redeviendra propriété de la mairie en 2024.
  • Chaque année une commission sur le produit brut des jeux sera reversée à la Mairie (environ 10 M€).

Les difficultés administratives essentiellement relatives à l’inondabilité du terrain surmontées (parfois les services savent être diligents, allez-savoir pourquoi) et les recours purgés, la construction du bâtiment s’engage et 18 mois plus tard le Casino ouvre ses portes en octobre 2007 avec trois restaurants, trois bars, un théâtre de 1.200 places modulable en dîner spectacle de 500 couverts, des espaces privatisables pour les événements d’entreprises, des machines à sous (250 à ce jour) et 14 tables de jeux pour un investissement total de 80 M€. On sait aller vite quand on veut.

Depuis le Casino fonctionne avec un million de visiteurs annuels et il est annoncé comme l’établissement le plus fréquenté des 35 casinos français que possède le groupe Lucien Barrière. Chouette non ? A Toulouse, vous ne pouvez pas aller voir de la danse de haut niveau dans un cadre dédié, ou de grandes expositions de peinture (ah si, nous avons eu une belle exposition sur le caravagisme, sans aucun Caravage exposé). Mais vous pouvez vous ruiner à l’opiumerie monétaire du Ramier. Grâce à la puissance publique.

Pas de vagues donc autour de cette activité économique autre que la navette gratuite qui sillonne la ville à la recherche de joueurs sans moyens de locomotion pour se rendre au Casino… lequel s’est tout de même adjoint les prestations de deux psychiatres de Purpan pour mieux détecter l’abus de jeu ! Quelle belle attention. C’est ce que Monsieur Moudenc appelle l’ »humanisme ».

Le Casino du Ramier, sorte de geste architectural bling bling provincial, avec son Fouquet’s, incarne les valeurs bovarystes d’une bourgeoisie provinciale qui se rêve grandiose. Rêverie justifiée ? Peut-être pas, car le réel jette ses dés sur le tapis.

Voici que le groupe Barrière explique depuis peu dans la presse locale que « la crise » est responsable d’un manque à gagner par rapport au business plan initial : une banalité économique, le pouvoir d’achat du public ayant baissé en cette période de difficultés économiques. Les pauvres gens rechignent à aller perdre leur argent dans les machines programmées pour leur en piquer beaucoup plus qu’elles ne sauraient leur en rendre. Même les « pauvres » d’Empalot, pourtant public cible des machines à sous, ne se déplacent pas. Les retraités, qu’un bus part chercher dans le centre ville nuit et jour, ne dilapident manifestement pas assez leurs maigres pensions. La manne touristique annoncée s’est envolée comme la chance d’un joueur qui n’a pas su s’arrêter.

Et il rajoute aussi que les travaux du tramway sont une cause aggravante de ce manque à gagner : il doit y avoir un nombre considérable de joueurs Avenue de Muret et Bd. Déodat de Sèverac. Quant au Mirail, Emmanuel Macron nous dirait que « la confiance » n’est pas encore au rendez-vous pour le conduire à déferler sur le Casino. Le taux de chômage à deux chiffres doit sans doute avoir quelque rapport avec ce désintérêt comportemental pour « tout ce qui brille ».

Pourquoi s’ouvrir à la presse grand public de cette conjoncture en indiquant au passage que le Casino de Toulouse emploie 280 personnes en CDI ?

On ne sait pas, mais on subodore une tentation d’arrangement entre amis, un peu comme avec les concessions de parking avec Vinci… S’agira t-il de revoir les engagements à la baisse (renégocier le versement des 10 M€ annuels peut être ?) ou rallonger la période de concession ?
Bref utiliser l’argent public pour éponger, non pas les pertes, mais le manque à gagner du groupe Barrière ?
Et si les gains avaient été plus élevés que prévu : on aurait partagé ?

Enfin bien des questions que Casa Nova se pose … à titre préventif, juste au cas où nos édiles municipaux auraient la tentation de céder à nouveau aux appels de la sirène financière de l’ami Barrière ! Rien ne va plus. Et avec les politiques libérales il arrive souvent un qui perd gagne.