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Cours de novlangue : les « publics empêchés »

Si la gauche perd, c’est aussi qu’elle nie. Elle est dans le déni. L’actualité en fournit une avalanche d’exemples, pas besoin de chercher longtemps… Ainsi le chômage n’augmente pas quand il augmente, mais il faut se féliciter car la décrue de la hausse a commencé pendant un mois.
Comment attendre la moindre compréhension de la part des concerné-es, dont les souffrances sont niées par ce langage ?
 
Dans les collectivités locales progressistes, une drôle d’alliance langagière se noue entre les élu-es et la technocratie. Autour de l’euphémisation. Il est ainsi très mal vu d’appeler un chat un chat. Au prétexte des bonnes manières et du respect, la dilution lexicale de la brutalité des rapports sociaux est de règle. Lisez donc un schéma, un plan, ou même votre magazine municipal. Tout va bien. Tout le monde est heureux de travailler. La ville est colorée et la modération l’emporte dans les esprits. La ville se régalerait, disent les communicant-es, d’un beau miroir d’elle-même. Le Toulousain et la Toulousaine, dans les mini clips de campagne , apparaissaient comme détendu-es, jeune vivant en ville, travaillant agréablement au café, jetant un œil sur le dôme de la Grave. 
Bref, tout, sauf ce que ne vit pas la majorité des toulousain-es. Comment s’étonner de leur abstention massive ? Puisque le monde public exprime son indifférence à leur égard.
Les petits fonctionnaires suivent, bien obligé-es, ironiques pour la plupart, et se plient à ce style interne et externe. Ceux-celles qui n’ont pas de distance intime envers ces discours sont inquiétant-es… Ils-Elles adhèrent à une représentation du réel plus ou moins consciemment faussée. Or un conducteur qui conduit la nuit avec une cagoule risque un accident frontal.
Pour la technocratie plus élevée, on euphémise pour justifier le statu quo. Tout va bien, ne nous affolons pas. L’euphémisme renvoyé au politique entre dans un rapport de forces : ne soyez pas inquiet-es, ça tourne, laissez donc faire. Dormez.
Évidemment, ce sont des tendances, et pas une généralité. Mais lisez, écoutez. Assistez aux réunions publiques. Ou regardez les sketches délicieux de Franck Lepage qui se moque de cette novlangue aseptisée.
Récemment, dans la culture et le social, une expression particulièrement caractéristique de cette fonction conservatrice du langage est apparue :

 » Les publics empêchés »

 
Ce sont des publics que des éléments objectifs empêchent d’accéder à certains services, particulièrement à la culture. 
Ce ne sont pas des pauvres donc. Ni des handicapé-es souffrant de l’inaccessibilité. Ni des privé-es de culture. Ni des exclu-es, même (l’exclusion suppose qu’il y ait quelqu’un qui exclut ou quelque part dont on est exclu. Trop franc comme expression….)
Ce sont ainsi des « empêchés ».
L’expression est révélatrice de tout un monde public qui se recroqueville, refusant de prendre la mesure de la violence de l’exclusion et des inégalités.  
Si on ‘est empêché », c’est qu’il y a des obstacles. Mais sous prétexte de respect on pratique un hygiénisme du réel. On enlève le souffre qui pourrait s’échapper d’une analyse lucide, grave, acérée des causes de cet ‘empêchement »… 
Tout comme celui qui refuse une invitation prétexte courtoisement … « Un empêchement »…
Comment alors ne pas comprendre que les concerné-es n’écoutent plus, ne viennent pas « participer », fuient la démocratie, ou adhèrent au faux parler vrai de l’extrême droite. Leur fureur devant les difficultés du monde est niée par les décideurs et leurs experts. Le décalage flagrant entre langage officiel et réalité vécue discrédite la politique, et l’action publique. Ce n’en est pas la seule cause, mais c’en est l’expression permanente. Du « blabla » comprend t-on. 
Il y a donc une reforme du langage à opérer pour changer la société. Elle passe notamment par la reconnaissance. Celle de la dureté du réel. On souffre, on est pauvre, on est exclu, on vit dans des immeubles en mauvais état, à la réputation calamiteuse, où s’entassent les personnes en difficulté. On est pas seulement prompt à s’exprimer certaines attentes ou inquiétudes » mais on est très énervé.
Qui se livrerait à une analyse comparative entre le courrier des citoyen-nes à leurs édiles, et la communication officielle, ainsi que le langage administratif, se pencherait sur un gouffre béant. La censure et surtout l’auto censure traquent irrésistiblement tout ce qui exprime la colère, le ras le bol, l’exaspération. Or elles existent. Les automobilistes bloqué-es sur la rocade le vendredi soir n’ont pas des « interrogations », ils sont furax, tout simplement. Ne pas faire remonter cette fureur, c’est pousser peu à peu les politiques dans l’illusion, ce qui sans doute participe de leur stupeur lorsqu’ils-elles perdent, croyant que tout allait bien. On sait qu’au plus haut niveau de la décision, le réel est masqué par un halo de « cour ». La cour donne au numéro un ce qu’il veut : être rassuré (voir a contrario notre « tentative de portrait de l’élu idéal »). Cela relève aussi de l’auto persuasion, certes, à tous les niveaux. 
Ce phénomène de cour, qui isole et déforme, filtre dangereusement, montre que le modèle de pouvoir personnel qui règne dans les collectivités, transposé de la cinquième république, est profondément nocif. 
Appelons les choses par leur nom. A Toulouse il y a aussi de la pauvreté, de la misère, des injustices et des inégalités, des vieilles personnes abandonnées à elles-mêmes, des toxicomanes, des jeunes en voie de marginalisation, une béance entre une Toulouse ultra moderne, en pointe, mondialisée et dynamique, et une Toulouse qui morfle : précaire, mal logée, fatiguée psychiquement, tentée par la haine, désabusée, ayant déserté l’espace public car n’y trouvant aucune solution. Les discours policés et optimistes de préau ne pourront pas combler ces ravines. Ils ne font que les exaspérer.
Pour que les décideurs, les acteurs-actrices divers-es, adoptent la mesure de la gravité des crises qui agitent notre société, nos villes, encore faut il cesser de la nier par tous les moyens.
Une gauche doit parler de la réalité, la reconnaitre, et elle doit exiger des agents publics un discours de vérité. Non pas s’empêcher, mais se dépêcher.
Un « Toulouse infos » de gauche, ainsi, ne devrait nullement avoir la même tonalité qu’un magazine de droite conservateur. Les discours ne devraient pas tous se ressembler tout en s’opposant sur des chicaneries. La parole de gauche doit recommencer à bousculer. Non pas pour crier des imbécilités ou des poncifs. Mais pour que surgisse dans le débat public la perception du malaise profond et colérique des populations de notre temps.