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Espace public et accessibilité : foutoir clientéliste ou partage citoyen

La Mairie deToulouse annonce que, place Arnaud Bernard, en plus des caméras, les délimitations des emprises des terrasses de cafés et restaurants autorisées seraient matérialisées par des clous fichés dans le sol.
Un réflexe anarcho/libertaire fait de rejeter d’emblée cette tentative de « mise dans les clous » : Toulouse est une ville jeune, sympa, latine, dont le charme réside dans une joyeuse pagaille, c’est ce qui la rend aimable et attirante… Mais aimable pour qui ?
Pas pour le non-voyant qui butte dans les obstacles et cherche ses repères, pas pour le handicapé en fauteuil ou pour celle ou celui qui amène ses enfants à la maternelle en poussette et qui ne peuvent pas circuler en continuité sur les trottoirs, pas pour la femme enceinte ou la personne âgée qui peine à évoluer du fait de leur état, et pas pour l’habitant trop souvent gêné pour accéder à son domicile et pour qui la fête des autres n’est pas toujours la sienne !…

Ce cloutage serait-il alors une bonne idée ?

Une bonne idée pour contenir des débordements en indiquant à tous où est la limite, peut être, mais à condition de tenir l’engagement d’étendre ce marquage à toute la ville, car s’il se limitait à Arnaud Bernard ce ne serait qu’une stigmatisation et un clivage supplémentaire entre ce quartier de Toulouse et les autres.
Une bonne idée sûrement si après avoir commencé par la partie facile du sujet, on s’attaquait ensuite au vrai cancer du domaine public : les nombreuses vérandas et terrasses couvertes, accolées à des façades souvent remarquables, vérandas ancrées au sol à demeure et en toute illégalité, car les règles en vigueur n’autorisent pas d’installation fixées au sol. D’une part le matériel doit (pouvoir) être rentré tous les soirs s’il est considéré comme du mobilier, et d’autre part s’il ne s’agit pas de mobilier mais de constructions pérennes le Plan Local d’Urbanisme (PLU) les interdit.

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L’établissement Toulousain « Les Coulisses » sur le boulevard de Strasbourg étant à cet égard, et parmi bien d’autres, un summum en termes d’arrogance et de non-droit.

Une bonne idée donc s’il s’agit d’un point de départ pour une gestion de l’occupation de l’espace public qui dépasse le clientélisme qui reste à ce jour le mode de gestion dominant toutes municipalités et mandatures confondues.

La démission sur ce sujet des Maires successifs s’explique, à défaut de s’approuver, par l’ampleur des infractions (évaluées à plus de 3000) en termes d’occupation du domaine public, à savoir les terrasses couvertes et non couvertes, les enseignes et les devantures.
Devant une telle gabegie comme il n’est pas envisageable tant politiquement que socialement de sanctionner brutalement tout ce monde, c’est donc par une organisation administrative ubuesque, opaque, morcelée et illisible, que les élu-es se sont protégé-es tout en cultivant leur clientélisme : ce qui est autorisé c’est moi, ce qui est interdit c’est l’autre !

Casa Nova plaide a contrario pour une politique alternative fondée sur un projet d’aménagement et de partage de l’usage des espaces publics coproduit et coopté, seule solution pour qu’il soit mis en œuvre et respecté.

Ceci dit, que faire, par où commencer, sur quels critères ?

Toulouse a la chance d’avoir recruté un maître à penser pour le centre ville : le Catalan Joan Busquets dont Barcelone, sa ville, est l’une des villes Européennes les plus performantes sur le sujet (voir article précédent sur la débusquetisation).

Interrogeons le :

Il nous dira que la Mairie de Barcelone, il y a presque vingt ans, a décidé et partagé avec ses habitant-es un mode d’aménagement et de gestion de l’espace public basé sur l’accessibilité et la prise en compte des plus faibles : si la ville est plus aimable pour les plus faibles d’entre nous, elle le sera pour tous.
Il nous dira que sur ces bases et à partir de 4 ou 5 règles simples les problèmes qui paraissaient insolubles ont été surmontés.
Il nous dira que pour les aveugles, si les repères au sol (rainurages ou caniveaux) sont utiles, ce qui est primordial c’est la possibilité de cheminer le long des façades car la réverbération des murs donne un repère majeur (que nous, voyants, ne percevons pas). De ce fait l’incongruité des vérandas et des terrasses collées aux façades devient évidente et dépasse le débat sur l’esthétique ou la rentabilité commerciale : les pieds de façade doivent rester libres au passage et les terrasses éventuelles s’installer au-delà.
Il nous dira que pour les fauteuils roulants et les poussettes, la nécessité d’une continuité de cheminement est indispensable, et qu’à Barcelone la règle du « tunnel virtuel » de 2,20 m de haut et de 0,90 m de large libre de tout obstacle est en vigueur : et on gère par là même les questions des hauteurs d’enseignes ou d’auvents. En France la norme de passage étant de 1,40 m, le tunnel virtuel aurait donc 1,40 m de large pour 2,20 m de haut.
Il nous dira que les passages de trottoirs abaissés et sans ressauts sont standardisés (qu’ils soient en béton ou en pierre) permettant à la fois aux handicapés moteurs et visuels un repérage et un passage du trottoir à la rue aisés et sans surprise.
Il nous dira que lorsque le trottoir n’est pas assez large pour installer le passage abaissé standard c’est le signe physique (et non esthétisant) qu’il faut alors traiter la rue « à plat » sans trottoirs, comme rue Pargaminières.
Il nous dira que le mobilier de barriérage est limité à un poteau cylindrique, supprimant de ce fait des obstacles au cheminement et permettant aux services de maintenance un entretien économique et simplifié.
Il nous dira que ces mesures qui améliorent la vie des personnes en situation de handicap améliorent aussi celle des parents avec poussettes, des futures mamans, des personnes âgées, de ceux qui portent des paquets encombrants, enfin notre vie à tous.
Il nous dira que la mise en œuvre de ces mesures ne coûte pas plus cher que les aménagements traditionnels, et même plutôt moins.
Il nous dira que si lors des débats pour adopter les aménagements où l’empilement des égoïsmes et des intérêts divergents de chacun-e ne permet pas de trouver une solution pour tous et toutes, la prise en compte du plus faible comme règle partagée, que personne ne saurait ouvertement refuser, permet de dépasser les blocages.

Alors oui, si le cloutage généralisé des espaces au sol autorisés est un premier pas vers une « civilisation » de la conception, de l’usage et de la gestion de l’espace public, oui Casa Nova pense que c’est une bonne idée.

Est-ce un rêve, une utopie, que Toulouse à l’instar de sa voisine Catalane devienne plus aimable, est-ce un rêve que nos élu-es portent un grand projet de prise en compte des plus faibles, qui ne ferait d’ailleurs que respecter la loi sur l’accessibilité*, au lieu de chercher à la contourner ou à la remettre à plus tard, pour privilégier des intérêts de catégoriels ?

Casa Nova suggère à nos élu-es un premier pas en commençant par arrêter de cautionner le non-droit en refusant de s’afficher dans les établissements qui sont manifestement dans l’illégalité : chiche ?
* Précisons que Casa Nova s’oppose au projet de loi qui porte sur la ratification de l’ordonnance du 26 septembre 2014. En effet cette ordonnance remet en cause la Loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées. Les délais de mise en accessibilité de nombreux Établissements recevant du public (ERP) serait prolongée de 10 ans et des dérogations seraient prévues pour exclure de cette obligation un certain nombre de lieux.