Dette publique, dette privée... l’État comme les ménages vivent sous la coupe de leur créanciers. Une fatalité?

Et si on parlait dette… sociale?

+ 4,6 % : c’est de taux de progression du nombre de dossiers de surendettement en Haute-Garonne l’année écoulée. Presque 4000 ménages concernés cette année.

Qui aura lu le livre essentiel de Thomas Piketty, « le capital au XXIe siècle », aura noté que si l’Etat est endetté, cette dette est largement couverte par l’épargne privée, au sein d’un patrimoine privé qui s’est lourdement accumulé. Ce qui fait dire à monsieur Piketty que l’on a transformé, en particulier depuis 2008 (mais c’était commencé depuis longtemps par les pertes de recettes fiscales), les dettes privées en déficit public. Ce transfert plaçant l’Etat, encore plus qu’auparavant, sous la coupe des créanciers qu’il a lui-même sauvés. La rente se comporte comme un sauvé de la noyade qui dérobe les biens de son sauveur.

La rente d’un côté, le débiteur étouffé de l’autre

Aux antipodes de ces rentiers se nourrissant d’un Etat qu’ils prétendent exécrer, la hausse du nombre des ménages surendettés, dans ce contexte d’une France riche de son bas de laine mal partagé, ne fait que souligner l’immense béance inégalitaire, qui passe désormais beaucoup plus par le biais du patrimoine (stock) que des revenus (flux). Une gauche de notre siècle devra, si elle veut vraiment changer la donne, mettre les pieds dans le plat du patrimoine.

Le choix de l’austérité, de la « politique de l’offre », d’une activité économique atone et d’une préférence pour le chômage, accentue ces effets inégalitaires. Car sans création économique nouvelle, c’est le passé qui l’emporte, la reproduction élargie des inégalités. L’ascension sociale est impossible. Thomas Piketty démontre que si les politiques suivent leur cours actuel, notre structure ressemblera bientôt au monde de la « belle époque » qui n’était belle que pour quelques propriétaires d’hôtels particuliers (comme dans les « aristochats » dit-il), creusée de fossés économiques absolument plus compatibles avec une démocratie.

La politique rentière, de Berlin au capitole

CASA NOVA, dont un des principes est de saisir l’intrication entre le local et le global en cette métropole, de bâtir une nouvelle gauche cohérente qui ne s’abrite plus derrière de fausses oppositions (organisationnelles, ou entre « le local », le « national », la « politique », la « société civile »), souligne que la Mairie de Toulouse, par son fétichisme de la « dette zéro », s’inscrit parfaitement dans cette politique de la rente que la sociologie de l’équipe municipale représente comme un miroir tout neuf.

Sa politique d’urbanisme elle-même, fondée sur le refus de la densité, qui est la reprise de celle de Pierre Baudis qui avait renvoyé tout le monde à la campagne faisant de Toulouse une ville exceptionnellement mitée (aujourd’hui même Toulouse a 450 000 habitants sur un territoire grand comme celui de Paris), entre dans cette logique rentière. Car la rareté de l’offre de logements ou de bureaux pousse à la hausse les prix et les loyers, dont on sait qu’ils ont honteusement explosé dans les années 90, chassant les classes moyennes du centre ville. Dans les dossiers de surendettement, la cause « logement » prend une place plus importante que dans le passé. Nous le devons à une politique pro spéculation que les années de gauche locale, relançant tout de même la construction de logement social, n’ont pu que stabiliser (la hausse des prix et loyers a cessé, sous le double effet de ces actions et de la crise de la demande).

Nous réduire à des conso-zombies

Une autre cause du surendettement est la drogue de substitution au respect du salaire, comprimé, qu’est le crédit à la consommation. Drogue mortifère, attisant les frustrations, promettant ce que l’organisation économique ne peut pas tenir.

Cette frénésie pathologique de posséder est une cause essentielle de la délinquance. Il n’y a qu’à voir la véritable pandémie des vols de portable dans les statistiques. Le consumérisme, cette maladie de notre civilisation, qui se fiche de ses conséquences sur notre environnement et notre santé, est lui aussi partout dans la ville. Et nous avons voulu saluer cette décision que Pasolini aurait qualifié de « luciole », fragile et bel espoir dans l’obscurité, de la Mairie de Grenoble, qui a lancé l’offensive contre l’infection de l’espace public par la propagande consumériste aveugle. Les crédits à la consommation prennent en otage l’injonction à consommer sans cesse agitée dans les esprits. C’est une lutte de civilisation qui devra être engagée contre ce mode de vie intenable, fondé sur la valeur monétaire des marchandises et non sur la qualité d’un mode de vie. Les villes ont leur rôle à jouer, car elles maitrisent la compétence de l’urbanisme, en particulier sur les entrées de ville, et les dispositifs d’affichage. Elles peuvent agir pour nos désintoxiquer de la consommation somnambulique, qui finit par nous remodeler (y compris dans nos attitudes face au service public ou dans nos engagements).

Nous ne serons jamais assez sévères avec ces politiques qui ont favorisé et soutiennent plus que jamais la rente, le créancier face au débiteur asphyxié : la scandaleuse suppression des droits de succession par Monsieur Sarkozy, non abrogée. Le renoncement à la réforme bancaire et le sabotage de la taxe Tobin. Le renoncement à l’encadrement des loyers. Le pacte de compétitivité, gouffre financier sans contrepartie -incitation à la financiarisation-, le gel des salaires qui conduit à s’endetter. La politique dogmatique de la Banque centrale européenne protégeant la rente en combattant à mort son principal ennemi, l’inflation. Politique qui semble s’infléchir par peur de la déflation et des gauches contestataires qui montent dans le sud européen.

Ces ménages surendettés, allant remplir tête basse leur dossier à la banque de France, accompagnés heureusement par des associations qui malgré tout tiennent bon, sont les dupes de ces injonctions perverses d’une société qui a fait de la marchandise un veau d’or mais ne crée pas les conditions pour qu’on y accède. Et lorsqu’on y accède, le seul sens de cette réussite est d’acquérir encore plus de marchandises, dont l’utilité sociale, la portée, le sens, n’ont aucune espèce d’importance en dehors de leur profitabilité.

Lorsqu’une société ment, qu’elle dit défendre des valeurs, comme l’égalité, qu’elle piétine, alors comment s’étonner qu’il en ressorte de la violence ? Aucune caméra le contingentera l’expression de ces contradictions.

+ 4, 6 % en un an… un petit fil statistique à tirer, et toute une société à changer !