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Être jeune à Bagatelle:

Casa Nova rencontre Toulouse 12.

 
Les cités, véritables lieux de vie des agglomérations françaises souffrent d’une image très négative du fait de leurs traitements médiatiques et politiques: à Toulouse, le Mirail n’échappe pas à cette règle.
Jeunes en capuches qui traînent toute la journée s’adonnant à des trafics en tout genre, femmes voilées, violentées et réduites au silence par des maris ou des frères tyranniques et endoctrinés, personnes profitant allègrement de la solidarité nationale en utilisant toutes les failles du système pour vivre aisément sans jamais travailler: tels sont les clichés que nous entendons tous et toutes, que nous soyons  de Saint Georges, de Balma, d’Ancely ou d’Empalot...
Ils ne sont pas le fruit du hasard:  une méconnaissance de ces quartiers, très souvent enclavés et loin des centres villes, est nourrie par des médias aux représentations hyper standardisées , ne s’intéressant qu’aux heurts qui les secouent parfois; mais souvent pas davantage qu‘au centre ville. 
Les gouvernements  successifs systématisent des dispositifs qui génèrent à leur tour des catégories (ZEP, DSU, réussite éducative, ZRU, ZFU, PNRU, ANRU, CUCS, ORU, GPV, ZUS…) ignorant les spécificités locales. Or il nous semble illusoire d’englober  sous un même dispositif les cités de Marseille, de Lyon, de Paris ou de Toulouse, Villeurbanne, Verdun, St Denis et Fort de France
Réunis sous une même étiquette les habitants et les travailleurs de ces quartiers, attachés à leur territoire de vie ou de travail  peinent à trouver leur place.
Toulouse,
quatrième ville de France, jeune, dynamique  bénéficie du plus haut revenu médian et colporte l’image de la Toulouse Baudisienne combinant culture occitane, universités, satellites, Airbus, briques roses, Capitole, Garonne et vieux hôtels particuliers. Mais Toulouse c’est aussi Bagatelle, Reynerie, La Faourette, Bellefontaine, autant de jolis noms de quartier, souvent issus de petits châteaux qui parsèment le grand ensemble du Mirail  (« miroir » en occitan) . Ce Mirail qui compte une université, un lac, des châteaux, des pigeonniers, des espaces verts  le reliant à la Ramée et au Touch, est composé en grande partie de logements sociaux, construits au début des années 60 par l’architecte Candilis dans le cadre d’un appel d’offre lancé par le Maire de Toulouse, Louis Bazerque. Le projet du Mirail, plus grande ZUP (zone à urbaniser en priorité) de France,  est établi sur une surface de 800 hectareset conçu comme l’espace de vie idéal des classes moyennes qui se nomment eux mêmes les « Miraliens » . Ils bénéficient d’un cadre de vie verdoyant, d’un appartement tout confort et de services de proximité (école, piscine, centre culturel, magasins).
Mais sous Pierre Baudis qui succèdera à Louis Bazerque, le Mirail  va connaitre la même transformation que la plupart des grands ensembles français : mal desservi, submergé par la marée pavillonnaire des années Giscard qui  le vide des classes moyennes parties en proche banlieue, les logements sont dévolus aux travailleurs, aux familles immigrées en regroupement familial, et aux ménages fragilisés. Le quartier  ainsi ceinturé de pavillonnaire est coupé de la ville et les avenues infranchissables isolent les habitations des équipements (université, lycée, centre commercial…) 
Ce quartier toulousain ,
devient secteur « politique de la ville » à la fin des années 80 : la moitié des habitants sont d’origine étrangère, un actif sur cinq est au chômage et la population est très jeune. En moins de 20 ans le Mirail est devenu le secteur de la ville de Toulouse qui cristallise le plus de peurs et de fantasmes et les cicatrices de l’explosion de l’usine AZF en 2001 sont encore visibles à Reynerie et Bellefontaine. Depuis 2003, le Mirail est au centre d’un grand projet de ville dit« projet du grand Mirail » qui cherche à remodeler  le quartier, en  mettant en œuvre une requalification urbaine: des immeubles sont détruits et d’autres construits autour d’espaces publics recomposés. Mais si le métro a placé le Mirail à moins d’un quart d’heure du centre ville, dans la représentation collective, il reste perçu comme un territoire ou vivent des immigrés, des classes populaires paresseuses, des jeunes inactifs et désœuvrés. 
Mais  il s’agit toujours d’une vision extérieure.
Que pensent les jeunes et des personnes qui y travaillent et quel est leur quotidien? 
Casa Nova Toulouse Métropole propose de « parler du Mirail depuis le Mirail »  et d’y consacrer  des articles qui relatent les rencontres, parcours et propositions issues de ceux qui vivent le Mirail

Première rencontre/Être jeune et vivre à Bagatelle:

 Anissa Lebbad et Omar Chibli ont tous deux vécu à Bagatelle.
Omar y vit encore. Anissa, elle a quitté la cité mais pour s’installer sur un autre secteur du Mirail, pour rester tout de même proche de la famille. Elle y a vécu de 15 ans à 20 ans et se souvient combien la pression était forte sur les filles « tiens toi droite, ne parle pas aux garçons ». Anissa souligne comment les garçons du quartier se retrouvaient dans leur temps libre pour « tenir les murs » pendant que comme beaucoup de filles elle nouait des relations sociales et amicales hors de la cité.  De ce fait elle ne sent pas de réelle affinité avec ce quartier et se dit très contente d’avoir pu s’en extraire et faire l’expérience de milieux sociaux différents
Elle nous décrit ses différentes expériences notamment avec les services d’accompagnement ou d’insertion comme la mission locale « ils nous dévalorisent beaucoup, nous parlent comme si nous n’étions pas en capacité de comprendre les choses » en insistant sur le poids du stéréotype. 
Les  difficultés liées au stéréotype, 
Omar nous en fera également part mais en évoquant son expérience et son parcours scolaire.
Arrivé à l’âge de 7 ans en France, Omar ne parle pas français, ni même arabe car il est berbérophone. 
Tant au collège qu’au lycée, il est scolarisé dans un établissement situé à mi chemin entre Bagatelle et le centre ville et ses envies scolaires ont souvent buté sur des obstacles posés tant par les copains de classe que par l’institution elle même: « au lycée on te tire vers le bas et très vite j’ai vu que je n’avais pas les mêmes délires que les autres ».
Anissa confirme ce sentiment: « moi je n’ai même pas eu le brevet des collèges, on m’a toujours orientée vers les filières professionnelles. Alors j’ai passé un bac pro pour ne rien en faire de spécial ». 
Et chacun ne réagit pas de la même façon face à cette redondance de stéréotypes. 
Anissa, accepte et se dit qu’elle verra plus tard. Omar lui, s’entête et refuse cette orientation vers ce qu’il perçoit comme une voie peu intéressante . Il prend vite conscience qu’être originaire de Bagatelle, partir en bac professionnel, c’est s’enfermer encore un peu plus car le lycée professionnel regroupe majoritairement des élèves du Mirail: « il est préférable que tu sois bon dans un bac pro que mauvais dans un bac général ». Voilà ce qu’entend Omar durant son parcours scolaire, lui qui, bon élève, prouve ses capacités en obtenant facilement un bac S
Mais les stéréotypes pèsent toujours dans l’étape suivante des études supérieures où l‘école lui renvoie à priori qu’il ne peut pas prétendre à entrer dans une école d’ingénieur car le niveau y est trop haut pour lui. Il résiste, se positionne comme un des meilleurs dans les matières scientifiques et décroche facilement un Bac + 5.
Anissa, elle, est revenue plus récemment vers l’université :« quand tu as fait le tour des plans thunes, tu te dis qu’il faut chercher ailleurs, autre chose ». Pour elle,ce sera les arts du spectacle et du théâtre. Elle a trouvé sa place et poursuit brillamment son parcours. 
Tous deux conviennent que chaque parcours est aussi conditionné par les rencontres:
Celles qui motivent et encouragent ou au contraire cherchent à dissuader, mais « ça forge le caractère ».
Si chacun d’eux semble avoir trouvé sa voie par lui même, il ne se sentent pas pour autant désolidarisés du quartier où ils ont leurs attaches familiales et amicales.
Ils ont des idées et mènent des actions.  
Ils constatent qu’il y a de moins en moins d’inclusion sociale  « mes anciens potes, que je vois toujours, ont tous eu des parcours chaotiques, certains ont même fait de la prison ». Omar nous raconte combien intégrer certains codes sociaux ou tenter de lisser des traits stigmatisants est difficile « certains de mes potes quand ils doivent passer un coup de téléphone pour un boulot par exemple, ils me demandent de le faire à leur place; ils trouvent que je parle mieux qu’eux ».  
Omar explique la nécessité « pour les jeunes de quartier d’ouvrir des possibles, travailler sur les rêves ».
C’est pourquoi, avec quelques autres jeunes du quartier qui ont réussi à  faire des études, ils ont monté une association qui intervient dans des établissements scolaires, sur leur temps libre simplement pour dire aux jeunes élèves « vous avez le droit de choisir, nous l’avons fait, vous pouvez le faire. Si tu as besoin d’aide et qu’on peut t’aider… ».  
Cela ressemblerait à une histoire qui finit bien …
Si Omar ne nous relatait pas son expérience du milieu professionnel! Il n’a pas honte de son origine, de son quartier, mais il se confronte régulièrement au racisme ordinaire de ses collègues « on me rappelle régulièrement que je suis musulman, ou on me dit des choses comme « toi tu viens d’ailleurs ». 
Mais, lucide et aguerri par son parcours, il se contente de nous dire : « oui, nous sommes différents. et alors ? ».
Anissa partage ce point de vue mais souligne l’importance de faire un travail individuel, sur soi, pour s’ouvrir des perspectives. Elle a fait un service civique qui lui a aussi donné l’occasion de s’exercer et d’expérimenter.
Elle reste convaincue que s’il est nécessaire d’ouvrir les jeunes à des pratiques culturelles différentes, dans et hors quartier, il est également important de créer des passerelles entre le centre ville et les quartiers. »Pourquoi est-ce  toujours à eux de se déplacer ? Pourquoi ne pas créer de l’évènement culturel d’envergure au Mirail qui ferait venir le centre ville. Ils pourraient alors se rendre compte que le Mirail c’est un endroit comme un autre« 
Pour elle comme pour Omar : « il faut maintenant ouvrir les portes qui nous séparent ».
Comme l’expriment  Anissa et Omar, Casa Nova Toulouse Métropole partage et souligne l’importance de créer des espaces de rencontres festifs et culturels aptes à décloisonner les différents quartiers de la ville, et pour cela soutenir les actions citoyennes portées par des jeunes qui souhaitent s’investir dans la vie de la cité.
Et aussi, maintenir ou plutôt rétablir les lieux de socialisations communs comme le lycée ou les collèges, qui grâce à la carte scolaire ont longtemps permis une mixité scolaire et sociale, retardant la ghettoïsation.
A suivre : une seconde rencontre à Reynerie .