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La ligne Tram Garonne : ou comment une bonne idée est dénaturée par sa mise en oeuvre

Comprendre et s’approprier les espaces urbains Toulousains

Toulouse,comme toute ville millénaire,est constituée d’un tissu urbain marqué par des interventions et des aménagements successifs qui laissent traces , marques , cicatrices, blessures ou plaies urbaines en fonction de leur nature et de leur ancienneté .

Ces juxtapositions ou ces empilements cicatriciels participent à la constitution de la ville entre espaces publics et lieux privés .

Même si ces traces sont visibles, elles n’en sont pas pour autant compréhensibles au premier coup d’œil tant elles sont le résultat de tractations, de décisions et de mises en œuvre souvent complexes  rarement connues et jamais réellement partagées .

Nous traversons tous les jours des espaces ou des bâtiments publics : généralement sans les voir vraiment, mais en les subissant et en les critiquant,bien rarement en les comprenant.

Casa Nova publie une série qui présente des lieux et des espaces publics fréquentés de Toulouse, en expliquant :

  • ce qu’ils étaient
  • quel est leur rôle dans la ville ,
  • pourquoi ils sont ainsi aujourd’hui,
  • comment ils auraient pu être
  • ce qu’ils peuvent devenir.

Décoder pour aider à la compréhension …  dépasser le viscéral et l’émotionnel de nos  comportements .

Partager du raisonnement et de l’intelligence collective pour mieux faire face aux crispations que génèrent les aménagements urbains qui jalonnent notre quotidien.

Ainsi posons nous des bases de la co-conception des espaces publics à venir, par l’analyse raisonnée de réalisations récentes .

 

Aujourd’hui : La ligne Tram Garonne : ou comment une bonne idée est dénaturée par sa mise en oeuvre .

16 mars 2008 : Pierre Cohen et son équipe viennent d’être élu-es à la Mairie de Toulouse : interrogations, espoirs et craintes s’expriment… face à une alternance inédite à Toulouse depuis 1971.
S’il faut prendre le temps de réfléchir et de s’organiser face à l’ampleur de la tâche, il faut aussi lancer des réalisations susceptibles de se concrétiser avant la fin du mandat.
Mais par quoi commencer et comment s’y prendre ?
Les transports en commun seront une des actions phare de cette mandature .

Le premier projet envisagé par la nouvelle équipe, qui se cherche encore dans sa pluralité politique, est la prolongation du tramway depuis les arènes : tout un symbole puisque celui-ci a une image nationale « de gauche » alors que le métro serait plutôt de « droite » (une imbécillité nationale certes, mais une réalité locale bien ancrée depuis les années Baudis)
Et pour cultiver la symbolique du projet, la nouvelle équipe ferait passer ce tramway devant un autre projet cher à Pierre Cohen : le « quai des savoirs » allées Jules Guesde.

D’où l’idée d’un tracé de cette nouvelle ligne, baptisée « Garonne » qui partant des Arènes emprunterait le Bd. Deodat de Sèverac, l’avenue de Muret, le pont St Michel pour s’arrêter dans un premier temps au Grand Rond devant le « quai des savoirs », posant les bases d’une liaison Aéroport de Blagnac – Gare Matabiau.
Mais très vite il apparaît que ce tracé n’est pas forcément le meilleur : une ligne moins tortueuse empruntant les ponts Garigliano et de Coubertin vers l’avenue Crampel serait au moins aussi pertinente, mais elle ne passerait pas devant le « quai des savoirs » celui-ci étant par ailleurs déjà desservi par la station métro Palais de Justice.

Quel que soit le trajet, il faut d’abord désigner un maître d’ouvrage : ce sera la SMAT (Syndicat Mixte des Transports en Commun , présidée par Joël Carreiras), émanation opérationnelle de Tisseo, qui pilotera l’opération.
Ce fut peut-être une erreur de méthode, car implanter une ligne de tramway dans une ville, compte tenu de son impact en surface, c’est autant de la restructuration urbaine que de la construction d’une ligne de transport.
Il eut sans doute fallu désigner un maître d’ouvrage expert en urbanisme, et non un expert en ingénierie : on verra hélas que le projet sera essentiellement bousculé par des erreurs dans les choix d’aménagement urbain, mais pourra-t-on le reprocher à la SMAT qui n’est pas spécialiste en la matière ?

En parallèle et en pleine élaboration d’un nouveau Plan de Déplacement Urbain, une rupture se crée dans la majorité plurielle : sur fond de grève à Tisseo, son Président Stéphane Coppey, écologiste, est démis de ses fonctions et remplacé par Pierre Cohen.

Dans cette ambiance tendue, s’organise en mai 2009 une concertation pour conforter le tracé qui aboutit au Grand Rond et tordre le cou à la variante.

Mais ce choix du tracé n’a rien d’évident, bien au contraire, et il faut faire aboutir une concertation très loin d’être consensuelle pour arriver à l’adoption du tracé de base, d’autant que nulle part ne figure l’objectif avoué de desservir le « quai des savoirs »
(Téléchargez : le document de concertation + une critique du procédé )

L’exécutif décide d’en rester à son idée de tracé, et le débat politique n’exista pas véritablement dans ce dossier.
On touche encore aux limites de la démocratie locale souvent analysées par CASA NOVA, limites pouvant parfois mener dans l’impasse.
La mise au point du projet issu d’un concours ne sera pas un long fleuve tranquille.

Suprématie des gestionnaires sur les créatifs, ou comment dénaturer un projet

Comités de pilotage et techniques créés, la mise au point de l’esquisse du projet lauréat du concours est donc soumise aux fourches caudines des procédures d’urbanisme (enquête publique, permis d’aménager, Batiments de France…), des services techniques de la Communauté Urbaine, des bureaux de contrôles, de Tisseo (futur gestionnaire du tramway), etc.

L’effet en est connu : le projet initial s’affadit peu à peu au risque de perdre du sens. Le paysagiste strasbourgeois Alfred Peter disparaît des groupes de travail, laissant seuls ses associés toulousains de Séquence se débattre en vain pour défendre l’intégrité du concept.

Peu à peu les principes d’un aménagement urbain priorisant modes actifs et transport en commun se transforment en mise au point d’un passage de tramway au milieu d’une circulation automobile optimisée.
Les vélos sont écartés de l’avenue de Muret , vers la Digue, les plantations cèdent une à une la place aux petits égoïsmes locaux .
Les aménagements perdent leur lisibilité, par absence de vigilance politique patente.
Les tronçons de pistes cyclables manquent de continuité, les normes d’accessibilité pour les personnes handicapées sont subies et non valorisées .

Réaction de la droite, actions en justice et péripéties administratives

De son côté la droite analyse vite les points faibles du projet et s’attaque au « jouet de Cohen ».

Un commerçant riverain Frédéric Brasilès bras armé de la droite (aujourd’hui élu dans l’équipe Moudenc) fonde une association l’APAT (association pour un autre tracé du Tram) qui attaque au Tribunal Administratif et obtient dans un premier temps la suspension des travaux .
Ceux-ci continuent cependant, car encore au stade de la déviation des réseaux, la construction de la ligne de tramway proprement dite n’est pas entamée.
La Communauté Urbaine se pourvoit alors en cassation, le Conseil d’Etat annule cette suspension et rétablit l’utilité publique du projet, mise en cause par le Tribunal Administratif local .
Mais le mal est fait, car en même temps l’enquête publique se déroule dans l’ambiance troublée de ces recours. Le président de la commission d’enquête émet un avis favorable mais assorti de 3 réserves et s’interroge « sur le fait de savoir si la solution proposée est véritablement la meilleure au sens de l’intérêt général ».
In fine l’une des réserves ne sera pas levée et le tramway ne pourra pas aller au delà de la place Lafourcade.
La droite a réussi à casser le projet de Pierre Cohen : Monsieur Brasilès et son association retirent leurs plaintes.
La construction de ce qui reste de la ligne G peut s’engager.

Joan Busquets et la cohérence urbaine

En parallèle fin 2010, Pierre Cohen choisit (un de ses meilleurs choix de Maire) un urbaniste conseil pour le centre ville, Joan Busquets, dont la notoriété est mondiale, et qui élabore une stratégie pour requalifier et apaiser le centre de Toulouse .
Il persuade Pierre Cohen de faire modifier le projet de tramway afin que celui-ci circule en partie centrale et non latérale sur le pont Saint Michel, afin de permettre une continuité d’aménagement de l’anneau des boulevards.
En 2011 ces modifications sont donc étudiées, actées et réalisées afin de préserver la cohérence du centre ville, en transformant la place du Fer à Cheval en rond point routier dont la réalisation ne satisfait personne.

Aujourd’hui le résultat

Des acquis majeurs :

  • Une ligne de tramway Saint Michel / Blagnac qui fonctionne et qui assurera sous peu une connexion directe centre ville / aéroport.
  • La redistribution de l’espace place Lafourcade et allées Jules Guesde avec la suppression de la trémie et la transformation d’un parking géant en parvis partagé.

Mais aussi :

  • Un chantier qui s’est fini dans la précipitation pour que le tramway roule avant la fin du mandat avec pour conséquence des malfaçons et de mauvaises finitions.
  • Par exemple à pied quand il pleut sur un pont St Michel tout neuf on navigue entre flaques d’eau du trottoir et éclaboussures des véhicules qui roulent dans les flaques de la chaussée.
  • Des aménagements modes actifs qui auraient pu être mieux réalisés, car subis et traités « façon bagnole »
  • Que dire du Grand Rond , la terreur des cyclistes urbains ?
  • Une réalisation qui laisse un grand vide sur les allées Jules Guesde, puisque le tramway est arrêté au Palais de justice, avec néanmoins un espace redistribué aux modes actifs
  • Une situation critique avenue de Muret , ou l’espace partagé n’est pas accompagné par les pouvoirs publics, bien au contraire : les stationnements et les comportements sauvages des automobilistes qui n’étaient pas sanctionnés, sont maintenant presque encouragés par une gestion de droite qui se parfume au diesel .
  • La fermeture abusive de la piste cyclable de la digue pour plus d’un an en raison de travaux de confortation de l’ouvrage va encore aggraver les cohabitations de la portion partagée de l’avenue;

Et demain ?

Malgré les tumultes, la ligne de tramway est là, fonctionne et rend des services.

Il est maintenant de la responsabilité du Maire de Toulouse face à cette réalité :

  • soit de se comporter en Maire de tous les Toulousain-es ,de prendre en compte cette réalité et de la bonifier en l’incluant dans un maillage cohérent des transports en commun et des modes doux afin que la circulation voiture devienne supportable pour tous et toutes
  • soit de se comporter en chef de parti revanchard en continuant à stigmatiser et à saboter cette réalisation au détriment des investissements et de la vie de ses administrés.

Il semble hélas qu’aux erreurs de la gauche va succéder le gaspillage de la droite puisque comme vient de l’indiquer la Mairie, le prolongement vers Matabiau ne se fera pas !
Sans prolongement ni de maillage au delà de Palais de Justice, les allées Jules Guesdes vont donc rester comme un aménagement cicatriciel soulignant la perte de cohérence des transport en commun … jusqu’à ce qu’un jour peut être le bon sens reprenne le dessus .

Nous avons donc à travers l’histoire de cet équipement un sujet fondamental pour la gauche : la politique ce sont des contenus d’abord, et non de la symbolique. Quand le symbolique (passer devant le Quai des savoirs, avoir le dessus sur les concertations) prend le dessus, alors on peut perdre de vue les effets essentiels de transformation de la vie, qui sont la véritable portée réelle et culturelle de l’action politique.

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