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« La petite enfance dans la cour des grands »

À l’occasion de la sortie de son ouvrage « La petite enfance dans la cour des grands », Casa Nova a rencontré Jérôme Bonnemaison.

Il a été directeur des politiques petite-enfance à la mairie de Toulouse, poste qu’il a quitté lors de la victoire de la droite au Capitole.

Jérôme, vous sortez un livre sur les enjeux des politiques de petite enfance. Est-ce qu’il s’adresse aux élus ou aux professionnels ?

D’abord merci de cet entretien et je tiens à exprimer toute mon amitié à Casa Nova Toulouse Métropole, dont j’ai été un des fondateurs, pour ensuite bifurquer pour des raisons personnelles et me consacrer à d’autres préoccupations comme l’écriture. Mais je partage encore votre intuition d’une mutation sans précédent du politique et de la nécessité de s’y préparer, notamment en quittant le modèle de la verticalité.

Ceci étant dit, j’ai écrit ce livre pour tous ceux qui ont un intérêt pour ce domaine, malheureusement laissé dans l’ombre, car considéré comme lieu de techniciens de puériculture. S’il y a une seule idée à laquelle je tiens, c’est celle-ci : la petite enfance est une aire de choix politique affirmé, qui ne se pense pas comme telle et je voudrais que ce soit le cas. À mon sens, elle peut être le moyen de redonner une perspective générale à des politiques sociales qui semblent comme stupéfaites par leur échec à endiguer les inégalités et à rassembler la société. Le social tel que nous l’avons vécu repose sur le solidarisme financier et la réparation. Je pense qu’il doit évoluer vers la stimulation du « pouvoir d’agir ». Ça commence avec l’enfance et la mise en mouvement de la parentalité. Et c’est possible, ça existe déjà.

En quoi une crèche peut stimuler le « pouvoir d’agir » ?

Par son rôle en matière d’accompagnement à la parentalité, plus ou moins investi. Beaucoup de nos difficultés sociales se cristallisent dans l’enfance, au sein de familles déboussolées par toutes sortes de fragilisations sociales et culturelles. Les crèches sont capables de nouer confiance avec elles. Ça parait abstrait mais voici un exemple : une éducatrice de jeunes enfants peut conduire une famille à lire avec son enfant, voire à partager des livres entre familles. C’est extrêmement important. Mais encore faut-il que l’accompagnement à la parentalité soit inclus dans le projet petite enfance de la commune et doté d’outils. J’ai quitté mon poste précipitamment mais nous avions par exemple un beau projet central de maison de la famille, baptisé « l’île aux parents », ou réunir des fonctions comme l’accueil-information, l’écoute des questionnements parentaux, une résidence d’artistes en lien avec les familles, des moyens pour permettre à des initiatives parentales d’émerger, et un multi-accueil…

Quel est le projet petite-enfance de la majorité Moudenc ?

Je ne sais pas si on peut parler de « projet ». Mais plutôt d’actes. Ils ont rétabli le clientélisme en contournant le système d’admissions. Ils continuent les constructions lancées par la gauche et les inaugurent en grande pompe, mais je n’ai pas entendu parler d’un schéma nouveau de développement, seulement d’affiches disant « création de 1000 places ». Ceci alors qu’ils suppriment de nombreuses places en ne remplaçant pas les personnels à domicile des crèches familiales qui partent en retraite. Ils ont réorienté la politique d’admission vers les plus aisés en supprimant le critère de revenu, à tel point que le dernier rapport montre un taux effarant de refus des places proposées, car les familles avaient déjà été sélectionnées par des associations qui ne sont plus incitées à entrer en guichet unique avec le service public. En outre, je sais que les remplacements d’absences ne sont plus systématiquement opérés par rigueur budgétaire. Les conseils de parents et la politique innovante d’égalité fille garçons ont été éradiqués ainsi que les grandes initiatives culture/petite enfance qui ne coûtaient pas grand chose mais déplaisent au conservatisme de ces gens. C’est triste. Je sais que les personnels sont en souffrance. J’imagine leur frustration quand ils savent que la mairie achète désormais des places au secteur privé, leurs amis, à 8000€ la place par an, alors qu’une place en public coûte 5000€ et en association un peu plus de 4000€. Voila la réalité de la « vertu » financière de cette équipe de faillite.

Si la gauche était majoritaire au Capitole en 2020, dans quelle direction devrait-elle se lancer sur la question de la petite-enfance?

Si une majorité municipale de transformation sociale revient aux manettes, je pense qu’elle devra absolument développer l’offre, car la démographie locale est puissante. C’est cher mais la coproduction avec les associations à but non lucratif, dans le cadre de vrais contrats d’objectifs sur le fond, est une solution tenable. Elle pourrait aussi continuer le travail partiellement entrepris pour bâtir par la négociation un guichet unique, épargnant aux familles l’inéquité et les dédales bureaucratiques. Puis elle devrait rétablir un système d’admission juste et transparent, équilibré, voire approfondir avec la participation de familles aux commissions. Enfin il faut imaginer des lieux de nature nouvelle, décloisonnant la petite enfance et la culture notamment, et faisant évoluer les crèches vers des plate formes de gardes et d’accompagnement à la parentalité.

Les politiques d’austérité budgétaire ont elles un impact sur la qualité du service public de la petite-enfance ?

Les politiques d’austérité, oui, ont des conséquences. Elles ont notamment conduit les CAF à des tarifications de type « consigne ». On paie à l’heure de garde réellement effectuée, avec badgeage. Cela incite les familles à se voir comme consommatrices et va à rebours d’une politique sociale intelligente. De plus on détruit ainsi la mixité sociale en incitant les crèches à des horaires plus resserrés et à prendre des familles de cadres qui leur assurent dix heures par jour, 5 jours sur 5. Les communes voient leurs capacités d’investissement réduites, et une place de crèche réclame la solidarité du contribuable local pour fonctionner. Donc, même si un droit de tirage national a été ouvert pour développer, la création de places est atrophiée par l’austérité.

Outre la question sociale, est-ce que d’autres politiques publiques peuvent trouver dans le secteur de la petite enfance des occasions de se montrer ? La question écologique ? L’égalité hommes / femmes ?

Les crèches peuvent évidemment tenir leur place dans la transition écologique. J’ai suivi par exemple le chantier d’une crèche au nord de Toulouse chauffée par géothermie profonde. Nous avions souhaité implanter deux crèches dans le quartier exemplaire de la Cartoucherie. L’éducation est primordiale dans l’évolution des modes de vie qui sera inéluctable. Il y a les marchés public d’alimentation, et quand j’étais à Toulouse il y avait 20 % de bio, je ne sais pas trop où la droite a mis le curseur aujourd’hui. Attention tout de même de ne pas donner dans le « gadget vert » ou de rendre intenable la vie des personnels pour afficher de l’écologie active.

Oui, il y a ce grand domaine de l’égalité filles garçons. Je rappelle déjà qu’en elles-mêmes les crèches sont un puissant outil d’égalité face au travail des hommes et des femmes, et c’est là l’essentiel qui passe par leur développement. Mais dans le 93 et à Toulouse on travaille sur l’égalité fille garçons. Contrairement à ce que fantasment les frileux, on ne se substitue pas aux familles, et on ne crée pas de « nouveau genre ». On observe les pratiques d’abord, et on les déconstruit avec les personnels puis les parents, sans préjugé. Ainsi on réfléchit sur l’égalité, qui est tout de même notre principe censé être partagé par tous… Quand on se rend compte qu’on incite une petite fille à ne jouer qu’à la poupée, on peut analyser et se dire « tiens et pourquoi pas les jeux de construction ». Les filles peuvent aussi aspirer à devenir ingénieures. Quand on analyse le fait qu’on ne parle de l’enfant qu’à la maman et non au père, alors on peut améliorer sa communication et la congruence nécessaire avec les parents pour que le bébé se sente bien. Ces expériences remobilisent les personnels avec une approche nouvelle, mais il est difficile d’échapper aux caricatures idéologiques qui les combattent. Quand on explique directement aux familles, je l’ai fait, elles comprennent et adhèrent.

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Cet entretien permet à casa Nova de mettre en avant le constat alarmant de la libéralisation du marché de l’offre des structures de la petite enfance.

Un processus qui tend malheureusement à de plus en plus se généraliser dans le champ éducatif et notamment dans celui de l’enseignement.
Nous pouvons par exemple parler du marché des cours privés, en dehors du système d’enseignement public, qui se développe de plus en plus et crée de fait des inégalités sociales dans la réussite scolaire, ou bien de la volonté de supprimer la carte scolaire pour laisser la possibilité aux usagers de choisir l’école pour ses enfants.
Casa Nova dénonce ce processus de libéralisation dans le champ éducatif qui renforce les inégalités de ressources et d’accès à l’éducation.

Plusieurs études scientifiques mettent en évidence les effets pervers d’une libéralisation du système éducatif, qui a été expérimentée notamment dans les pays d’Amérique du Sud (Argentine, Chilie) aux Etats-Unis et en Europe (Angleterre, Belgique).
L’état et les collectivités territoriales doivent jouer leur rôle dans la régulation des modalités d’accès aux structures éducatives afin de maintenir une mixité sociale et une équité (réduire les écarts entre ceux qui ont des ressources et ceux qui en ont le moins).

Casa Nova par cette interview met en évidence la remise en cause du service public Toulousain dans le champ de la petite-enfance par la nouvelle majorité en place.