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La place Olivier : un aménagement fonctionnel n’est pas forcément un aménagement réussi.

Comprendre et s’approprier les espaces urbains Toulousains

Toulouse,comme toute ville millénaire,est constituée d’un tissu urbain marqué par des interventions et des aménagements successifs qui laissent traces , marques , cicatrices, blessures ou plaies urbaines en fonction de leur nature et de leur ancienneté .

Ces juxtapositions ou ces empilements cicatriciels participent à la constitution de la ville entre espaces publics et lieux privés .

Même si ces traces sont visibles, elles n’en sont pas pour autant compréhensibles au premier coup d’œil tant elles sont le résultat de tractations, de décisions et de mises en œuvre souvent complexes rarement connues et jamais réellement partagées .

Nous traversons tous les jours des espaces ou des bâtiments publics : généralement sans les voir vraiment, mais en les subissant et en les critiquant,bien rarement en les comprenant.

Casa Nova publie une série qui présente des lieux et des espaces publics fréquentés de Toulouse, en expliquant :

  • ce qu’ils étaient
  • quel est leur rôle dans la ville ,
  • pourquoi ils sont ainsi aujourd’hui,
  • comment ils auraient pu être
  • ce qu’ils peuvent devenir.

Décoder pour aider à la compréhension … dépasser le viscéral et l’émotionnel de nos comportements .

Partager du raisonnement et de l’intelligence collective pour mieux faire face aux crispations que génèrent les aménagements urbains qui jalonnent notre quotidien.

Ainsi posons nous des bases de la co-conception des espaces publics à venir, par l’analyse raisonnée de réalisations récentes .

Aujourd’hui notre deuxième article pour cette rubrique :

La place Olivier à St Cyprien :  un aménagement fonctionnel n’est pas forcément un aménagement réussi.

Elle était charmante…oh pas parfaite, pas la plus belle ni la plus avenante, elle n’offrait pas toujours ce qu’on aurait pu attendre d’elle, pas la plus élégante non plus, un peu villageoise, marquée par le temps aussi, mais son charme attirait jeunes et  vieux, passants et habitués, voisins et étrangers, notables ou marginaux…au-delà de ses défauts son charme opérait.

Vous l’avez reconnue, c’était la place Olivier avant 2010 à St Cyprien.

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Le  vieux quartier St Cyprien sur la rive gauche était, dans la partie inondable de la ville ancienne, lieu de misère, de pauvreté et d’exclusion sociale, ou se sont d’abord édifiés hospices, lieux d’accueil et de soins pour les plus démunis, avant de devenir à la fin du 18éme siècle et au 19ème partie intégrante de la ville après les grandes inondations de 1875 qui firent 220 morts et détruisirent un millier de maisons et les ponts St Pierre et St Michel.

Au vingtième siècle abrité par les digues de la Garonne, le «trastevere» toulousain fut réhabilité et la place Olivier est située en son centre, le long de la rue de la République qui prolonge le pont Neuf vers l’ouest toulousain.

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De forme triangulaire elle était jusqu’en 2010 bordée de rues sur ses 3 côtés, plantée de grands arbres et ornée d’une fontaine érigée en 1885 à l’initiative d’Hippolyte Olivier (la maison Olivier fabrique des chocolats depuis 1870 et existe toujours) en souvenir des victimes de l’inondation.

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La place du Chairedon, où fut installée la fontaine (à l’emplacement de la source de « los tres canellos »), prit alors le nom du donateur et devint la place Olivier.
La fontaine conçue par l’architecte Guillaume Dargassies comprenait un abreuvoir et deux bornes-fontaines pour servir aux habitants du quartier ainsi qu’un lampadaire qui la surmontait : elle était installée en regard de la maison Olivier au N°14.

Plusieurs projets de réhabilitation de cette place furent échafaudés sous l’impulsion des élus du quartier (notamment Jean Diebold) mais ne s’étaient pas concrétisés , face aux problèmes d’organisation de la vie publique locale : cohabitation ou partage de l’espace entre les modes doux, les flux automobiles et le stationnement, présence de marginaux  sur les marches de la fontaine à l’ombre des arbres, organisation des terrasses de cafés, revitalisation des commerces locaux, prise en compte de  l’âge et l’état phytosanitaire des arbres.
Mais en dépit de tous ces dysfonctionnements une ambiance et un charme perduraient.

En 2008, la municipalité Cohen et la nouvelle organisation des services et des pôles territoriaux issue du passage en communauté urbaine fit accélérer le mouvement.
Le nouveau Maire de quartier Nicolas Tissot (qui voulait montrer ce qu’il fallait faire) aiguillonné par le tout nouveau pôle territorial (qui voulait montrer ce qu’il savait faire) saisit l’opportunité d’une subvention qui risquait de disparaître pour lancer la réfection de la place à marche forcée.

Les obstacles sont levés ou éludés : les modes doux s’imposeront, les rues latérales seront supprimées, les cafés et un marché local s’installeront le long de l’axe République si les Architectes des Bâtiments de France acceptent le déplacement de la Fontaine de sa position historique.

Et contre toute attente, à la demande du nouvel élu, le Service Départemental de l’Architecture et du Patrimoine valide le déplacement et le démantèlement de la fontaine et produit une vague esquisse d’aménagement de la place qui passe directement au pôle territorial pour exécution (les phases avant-projet et projet sont proprement ignorées : pas de temps à perdre avec des études qui coûtent temps et argent).

Et le chantier commence pour finir en 2010.

olivierLe résultat est un cas d’école : voilà une place élargie par la suppression des rues latérales sur laquelle tous les problèmes fonctionnels ont été résolus.

Les modes doux sont prioritaires le long d’une rue de la République ou la circulation apaisée des véhicules fonctionne, le stationnement réparti opportunément aussi, la desserte du quartier se fait bien, les cafetiers sont comblés par leurs larges terrasses, il y a un espace vert avec des jeux d’enfants, des arbres sont plantés, les poubelles à container enterré ne débordent plus , un marché local est installé…

place-olivier_509937Mais le public fait grise mine !
L’âme du lieu a disparu : exit le charme de l’ancienne place certes bancale mais si bien composée !

Car hélas la composition de la nouvelle place n’a pas été étudiée.
On découvre trop tard que l’empilement des fonctions ne suffit pas pour réussir un aménagement.

Pour composer cet espace il eut fallu :

- Ne pas oublier l’histoire : la fontaine déplacée et surbaissée a perdu ses proportions, n’est plus en face de la maison Olivier ni sur l’emplacement de l’ancienne source et les bornes -fontaines ont disparu.
- Planter des arbres, mais là où il faut et non juste  là où on peut !
- Dimensionner et positionner un espace vert ce n’est pas simplement l’installer là où c’est le plus facile à entretenir : il est petit et anecdotique et incongru au fond d’un trop vaste espace minéral.
- Intégrer que la place, maintenant très vaste, trop vaste du fait de la suppression des rues latérales ne peut pas simplement être bétonnée d’un seul tenant pour être facile à balayer.
L’espace est subi et non tenu, non à cause du béton, mais en raison de sa non composition : fontaine, arbres, coin de gazon et jeux d’enfants sont juxtaposés et flottent, rien ne les relie, on ne sent aucune ligne directrice, aucune prise en compte de la singularité d’une place triangulaire.
- Étudier la disposition et la forme des terrasses de cafés jadis trop prégnantes et qui paraissent maintenant exiguës en dépit d’une plus grande surface concédée.

Bref un échec puisque même les marginaux ont quitté le lieu !

Alors que faire, puisque hélas il paraît difficile de la recomposer sans s’engager dans de lourds et coûteux travaux ?

Regardons là au moins comme un objet pédagogique :

Pour les professionnels de l’aménagement

Ici s’expose une démonstration de la vanité du fonctionnalisme régnant en maître.
Ici se matérialise ce qu’est (ou plutôt n’est pas ) un espace composé .
La place Olivier du 21ème siècle témoigne que l’esprit d’un lieu ça se réfléchit et ça se crée autour d’un concepteur avec tous les habitants et les usagers et non seulement avec quelques commerçants riverains et quelques techniciens fussent-ils de bonne volonté.
Une place n’est pas seulement un espace de consommation mais un lieu de convivialité, d’échanges d’affrontements même, un lieu d’expression culturelle aussi et comment accueillir la culture contemporaine quand on a bafoué l’histoire.

Pour les élus

Le pouvoir ne donne pas la grâce !

 

Crédits images : http://www.urban-hist.toulouse.fr, http://e-monumen.net, googlemaps.