Orientation Budgetaire2

La stratégie du choc débarque à Toulouse

Nous y sommes. Les orientations budgétaires du capitole pour 2015 font entrer notre ville, qui l’avait évité jusqu’à ce jour, dans le grand paysage européen soumis à la stratégie du choc si bien dépeinte par Naomi Klein.

Pour ne pas risquer de fâcher une partie de l’électorat, la droite toulousaine a repoussé à après les élections départementales le vote du budget de la Ville. Pour autant, elle est bien obligée de livrer au débat quelques unes de ses orientations. A défaut donc de chiffrer dans le détail recettes et dépenses, Jean-Luc Moudenc et son adjoint aux finances Sacha Briand se sont livrés lors du dernier conseil municipal à un exercice de préparation d’artillerie. Et ils ont choisi de faire simple, avec un seul axe : cacher des choix politiques derrière des fautes imputées à d’autres, à savoir la baisse des dotations de l’État et la gestion de l’équipe sortante.

CASA NOVA a lu pour vous le « Rapport d’Orientation Budgétaire » de la majorité municipale.

« C’est pas nous, c’est l’État… même si notre parti trouve que l’État ne va pas assez loin »

Sacha Briand a de bonne guerre tancé la politique austéritaire de l’Etat, coupable non seulement de diminuer fortement le montant de sa dotation à la commune de Toulouse, comme à toutes les autres, mais également de contraindre celle-ci à partager davantage avec les communes les plus pauvres. Si le premier argument est légitime, encore qu’il reflète une schizophrénie cynique de la part du locuteur, le second est d’un égoïsme territorial assez piteux.

Certes, la baisse des dotations de l’État aux communes est indéniable, et procède d’une politique économique nationale suicidaire, comme chaque esprit lucide le constate. Chaque saignée aggrave la santé du malade. Mais nos docteurs Maboul s’entêtent, pétrifiés devant la grande explication à mener au plan européen. Et accélèrent (les dernières décisions sur l’hôpital laissent sans voix).

Mais ce serait à la gauche de la contester (plutôt que de se contorsionner pour critiquer le Maire tout en protégeant le gouvernement)… Et non à une droite qui passe son temps au parlement, où siège Mme Arribagé, « la femme politique de l’année » (on se demande encore pourquoi. Si quelqu’un a la réponse, merci de l’envoyer en Mp)… à dire qu’elle n’est pas assez sévère avec le peuple. Quand on se dote de leaders qui comme le sinistre François Fillon, nous promettant une « thérapie de choc » surmultipliée, alors que l’heure est déjà la diète sévère et inefficace, on devrait avoir un minimum de cohérence politique.

Bref nous sommes dans cette enceinte municipale à fronts renversés politiciens, personne ne saurait rien y comprendre, à part que la mauvaise foi règne.

Quant au partage, il s’agit des mécanismes de péréquation qui permettent de redistribuer une partie des recettes des communes les plus riches vers d’autres communes en difficulté. Sur ce point, si on l’isole du contexte d’austérité en lui-même, on ne saurait mégoter comme Monsieur Briand. Ou bien ce n’est vraiment pas la peine de nous servir des « valeurs républicaines » en voulez vous en voila. Je suis Charlie. Mais Charlie Harpagon alors.

« C’est pas nous, c’est Cohen ! »

Il est aussi de bonne guerre de dire que c’est la faute de celui qui est parti. Na. Sauf que là aussi nous avons un exercice politicien de la plus pure eau. La droite ne se souvient pas qu’il y a moins d’un an elle a promis monts et merveilles en connaissant parfaitement la situation financière de la Mairie, dont elle était très bien informée par l’intermédiaire de cadres fidèles laissés en place par la gauche. D’ailleurs cette situation n’avait rien de préoccupante. Le taux d’endettement était modeste. Certes, le temps était fini des mannes de la taxe professionnelle et de la frilosité d’investissement baudisienne, qui permettait de dormir sur le bas de laine de la dette zéro, symbole inutile et qui se payait d’ailleurs par des impôts élevés et un transfert de dette sur Tisséo.

La trésorerie de la Mairie restait solide. La Mairie de Toulouse n’était nullement une collectivité en difficulté dans le tableau des communes françaises. Elle devait simplement s’habituer à émettre des priorités et à commencer à faire des choix, ce qu’elle n’avait pas vécu auparavant. Il est normal que la commune, après la « crise » de 2008, ait souffert sur le plan des recettes, mais aussi des dépenses, une collectivité jouant le rôle de bouclier social, mais aussi économique par le maintien de l’investissement. Si l’on peut critiquer bien entendu la gestion de gauche, sur bien des aspects (sinon elle n’aurait pas perdu la Mairie), sur le plan financier elle a été adaptée à la situation, donnant priorité aux dépenses d’avenir comme l’éducation (un patrimoine scandaleusement délaissé avant 2008), à la petite enfance (bond en avant sans précédent, économe pour la société), au transport.

La stabilité fiscale a été de mise pour ne pas éroder le pouvoir d’achat dans un contexte de fiscalité locale injuste par essence. Le recours à l’emprunt a été utilisé, comme de bon aloi, toute commune raisonnable y ayant recours. Il n’y avait que les bigots de la droite toulousaine pour diaboliser l’emprunt. Chaque ménage sait que parfois il vaut mieux payer sa voiture sur cinq ans que d’un seul coup. Ceci échappe au « brilland « adjoint aux finances.

Du citoyen usager au client consommateur

Alors que faire ?

Jean-Luc Moudenc et ses amis ne veulent pas donner l’impression que les impôts, ce Satan absolu du libéral,  peuvent augmenter. Ils annoncent donc d’ores-et-déjà qu’ils  rechercheront « d’autres source de financements des services publics municipaux ». A CASA NOVA, l’expression est comme un gyrophare hurlant… Nous allons voir pourquoi.

Parmi les annonces, une « réforme d’ampleur des tarifs des services publics municipaux » est prévue. Paie toi-même si tu veux du service. Chacun pour soi.

Les toulousains vont donc devoir s’attendre à une augmentation violente des tarifs du CLAE (les activités périscolaires des enfants des écoles, matin, midi et soir), des tarifs des bibliothèques, des tarifs des équipements sportifs (piscines, patinoires…), des tarifs des centres de loisirs et des colonies de vacances… Bref, une politique qui fera payer l’usager, transformé culturellement en client-consommateur, plutôt que de faciliter l’accès de tous aux services municipaux (sports et culture par exemple) par une mesure redistributive et mutualisée : l’impôt.

On mésestime grandement les effets culturels de cette évolution du citoyen vers le client. Non seulement beaucoup ne pourront pas être clients, mais la figure du client c’est de ne se préoccuper que de lui. Une ville devient, comme cela, simplement invivable. Si chacun est incité à ne payer que pour soi, à n’agir que pour soi, à ne supporter des nuisances que pour soi, alors c’est l’essence de la cité qui est en cause, sur le long terme. On voit déjà les recours juridiques se multiplier contre les constructions à trois étages, contre les crèches même, contre tout ce qui nuit à « soi-même ». Et que veut la Mairie ? Persévérer en ce sens. Nous lui souhaitons bonne chance pour faire accepter les travaux du métro avec une telle idéologie. Pour la fausse rocade dans le ciel, nous ne le verrons pas. Ce n’était qu’un mensonge éhonté.

Une fenêtre pour les prédateurs

La majorité municipale prévoit aussi de rechercher « des cofinancements dans les domaines où l’action de la municipalité peut donner lieu à partenariat ». On connait déjà la passion que la droite toulousaine éprouve pour la gestion privée des équipements publics, les parkings par exemple, ou la distribution de l’eau. Mais à quels types de services sous gestion publique pense-t-elle quand elle évoque des partenariats nouveaux? Même si certains de ces services sont aujourd’hui passés sous la responsabilité de la Métropole et que d’autres échelons politico-administratifs sont concernés, on peut légitiment craindre pour le maintien dans le secteur public des transports en commun (une vieille obsession du maire est de les privatiser, ce qu’il avait réussi pendant un an, échouant devant la justice administrative), du ramassage des ordures…

Il est prévu de « rechercher activement des partenariats pour participer à l’entretien et à la rénovation du patrimoine historique de la Ville« . On sait donc maintenant pourquoi un projet comme celui de cité de la danse sur le site de la Grave a été abandonné. Il faut laisser la place à un « partenariat » avec le privé. Bref les copains demandent des débouchés. Il convient de s’y atteler.

L’investissement privé, la gestion privée, n’ont rien de philanthropique. Ça se rémunère, sur la bête. Ainsi avons nous précisé, dans un article sur les crèches, que le coût d’une place privée pour la ville serait deux fois plus cher que celui d’une place dans l’associatif non lucratif, et deux tiers plus cher qu’une place publique. Ainsi, aujourd’hui, la Mairie, plutôt que de toucher des recettes de cette activité lucrative qu’est le parking, qui implique peu de charges de fonctionnement, le livre en pâture à ses amis de toujours : les groupes financiers.

La privatisation n’a rien d’une saine gestion. Elle est une manière de faire travailler la machine publique pour alimenter de l’accumulation privée. Celui-ci étant sans cesse à la recherche de nouveaux champs de développement. En France, les champs à défricher sont connus : l’éducation, la santé, le transport. Et disposer d’amis solides au capitole est une manière de commencer par le bas ce que TAFTA doit imposer par le haut. Prédation à tous les étages.

La vente des bijoux de famille a toujours intégré, depuis les années Balladur jusqu’à la saignée de la Grèce, en passant par la braderie de la Russie (qui s’était soldée par une baisse massive de l’espérance de vie), les thérapies de choc.

On prévoit ainsi « un ambitieux programme de de cessions de terrains et de bâtiments municipaux » ! Ce que la droite nous propose, c’est de remplir la tirelire, mais en bradant un patrimoine commun essentiel en terme de maîtrise de l’urbanisme, et dont le marché s’occuperait à sa guise. Petit exemple : quand la Mairie demande aux syndicats de quitter la bourse du travail, insultant toute la mémoire du mouvement ouvrier, est-ce pour vendre un bâtiment historique afin d’en faire un hôtel avec vue sur Saint-Sernin?

La Police et plus rien d’autre : une lourde erreur de gestion

La droite vous prévient : « la dynamique des dépenses de personnel ne pourra se maintenir au niveau constaté sur la période passée », notamment  par « une réflexion sur les effectifs nécessaires  à l’exercice des missions ». En clair, il y aurait trop de fonctionnaires. Pour elle, il ya toujours trop de fonctionnaires. L’équipe Moudenc, dans un entêtement idéologique coupable, a pourtant prévu que même si la sécurité n’est pas à proprement parler une compétence de la municipalité, le nouveau shérif Arsac avait besoin de 150 policiers municipaux supplémentaires.

Ne nous le cachons pas : la population toulousaine augmente. Les recettes ne suivent pas aussi vite. Cet effet de ciseau est un vrai défi. En même temps, les nouveaux venus en appellent à des services. Un foyer fiscal paie une fois sa taxe d’habitation mais réclame une multiplicité de services.

Mais justement, dans ce contexte difficile, concentrer tout l’effort d’embauche sur une police municipale qui a certes son rôle à jouer, mais ne peut pas non plus résumer les besoins d’une ville, à moins de leur confier l’animation des CLAE, la garde des enfants, les ludothèques, l’entretien des rues, est simplement irresponsable. D’autant plus que la police municipale n’a pas la compétence de s’attaquer à des versants essentiels de la délinquance : comme les affaire liées à la toxicomanie, qui réclament des missions de police judiciaire.

Ce signe de dureté de façade qu’est l’exclusivité de l’embauche de policiers est couteux, déraisonnable, et se paiera par des baisses de qualité de service dans d’autres secteurs de la vie toulousaine. Avec d’ailleurs des impacts possibles en matière de sécurité. Laissez des adolescents inactifs, vous les créez, les conditions de l’insécurité.

Congruence délétère

Nous avons donc devant nous le spectacle désolant d’une congruence entre l’austérité nationale et son amplification locale.

Les économies pratiquées se feront de manière arithmétique, avec des pourcentages imposés comme cadres restrictifs. La pire méthode, qui met tout sur le même plan, comme « dépense », ou un euro vaut un euro. C’est la même logique en terme d’emploi avec le principe de non remplacement des retraités.

Cette convergence libérale se traduira, si la société ne sait pas y résister, par la transformation du citoyen en client, donc par de plus amples inégalités, avec ce que ça suppose de destruction des liens dans la cité.

Elle se traduira par des efforts d’avenir oubliés, comme c’est le cas dans le transport, que nous paierons amèrement dans quelques années par une baisse de notre qualité de vie.

L’austérité à Bruxelles, à Matignon et au Capitole. Voila l’adversaire.

Une autre politique budgétaire est possible

Soyons lucides et sincères : une gauche en responsabilité au capitole serait elle-même soumise à des choix drastiques, prise dans l’effet de ciseau entre la baisse des recettes et l’augmentation de la population en demande de service. Le mandat de Pierre Cohen a connu ces difficultés. Peut-être d’ailleurs aurait-il fallu les expliquer plus nettement aux toulousains plutôt que de jeter ça et là des illusions sur les mannes de la métropole. Toulouse connait le chômage, Toulouse connait la stagnation économique. Toulouse grandit. Toulouse est dans une course de vitesse entre croissance démographique et pression budgétaire accrue. Toulouse attire. Toulouse a aussi un revers de ses succès. Tout se paie.

D’autres choix sont possibles (sans prétention à l’exhaustivité ni hiérarchisation) :

- Limiter les personnels de cabinet, les dépenses de prestige (voyages liés aux jumelages par exemple), certains privilèges encore de mise (logements de fonction)
- Remettre en cause la politique de communication coûteuse de la Mairie (nous n’avons pas besoin d’une bâche hors de prix sur le capitole dès qu’un économiste libéral gagne une médaille)
- Rechercher des mutualisations intelligentes au niveau métropolitain, ce qui est encore possible sans dégrader la qualité de service, pour ce qui concerne des missions de conception
- Travailler avec le secteur associatif non lucratif, dans une logique de contractualisation sérieuse imposant des exigences de service public et des pratiques éthiques en matière de rémunération des dirigeants, refuser la marchandisation
- Réduire les fameuses « AMO », assistances à maîtrises d’ouvrage, expression technocratique pour masquer la privatisation très coûteuse de certaines fonctions
- Contrôle de l’utilisation des études par l’administration, et des coûts d’adjudication
- Simplifier les circuits de décision, le temps étant de l’argent (il faut parfois dix ans pour qu’une construction publique voit le jour)
- Réfléchir à la mutualisation d’équipements, un chantier encore perfectible
- Engager une réflexion approfondie sur le contenu et le sens des investissements, souvent hors de contrôle du politique, mis au pied du mur en commission des marchés
- Protéger l’usager de la prédation privée (eau, transport, politique de densité urbaine luttant contre la spéculation), et récupérer des recettes, notamment celles des parkings
- Remettre en cause le financement pharaonique du TGV pour récupérer des marges pour le transport local
- Consolider les effectifs de la police municipale, mais remettre en cause cette politique d’exclusivité recrutement/équipement à son seul profit
- Remettre en cause la politique des caméras partout, dont le vrai but n’est pas la sécurité mais le déplacement des problèmes au profit de zones ciblées politiquement
- Réviser la politique sportive (nous allons dépenser encore pour le stadium, avec quel retour en terme d’intérêt général ?)
- Lutter auprès des autres collectivités pour un rééquilibrage de leurs actions en faveur des quartiers en difficulté toulousains (voir notre programme départemental)
- Utiliser le référendum local pour lier une éventuelle hausse d’impôt à un projet de bond en avant du transport en commun voire d’autres services essentiels (modernisation d’écoles, développement de services pour la petite-enfance)
- Lutter pied-à-pied contre la politique d’austérité du gouvernement