Les places sont les visages des villes : rendons leur le sourire !

Parfois, le diable se cache dans les détails. Des détails insignifiants mais qui peuvent mettre en lumière une conception plus large des choses. Casa Nova est allée de place en place toulousaine : nous avions envie de nous interroger sur ces lieux de vie particuliers, loin des stéréotypes des briques roses…

Force est de constater que la forme des places, leur conception urbanistique influent sur de nombreux autres points de la vie de la cité et de celle des citadin-e-s. Historiquement, les villes européennes ont construit leur urbanité et bien souvent leur lien social autour de cet espace public qu’était la place du marché ou la place de l’église. Politiquement, les places Taksim et Tian’anmen ont puissamment rappelé à notre bon souvenir à quel point les places étaient cruciales au mouvement social. La capacité des citoyen-nes à s’approprier cet espace, à le faire vivre, à avoir envie ou non d’y flâner, d’y créer rassemblements, spectacles et concerts de rue, révèle de nombreux traits distinctifs de la ville ; son vivre ensemble, sa culture commune. Nous n’irons pas jusqu’à dire que la place fait la ville… mais finalement, le maillage des places publiques participe de la construction de la vie en société. Chaque réseau de places dessine le visage de nos villes, et Toulouse ne fait pas exception à la règle.

Qu’est ce qu’une place toulousaine ?

La Place des Pradettes à Tououse
La Place des Pradettes à Toulouse

Prenons la place des Pradettes, caricature de la place toulousaine, qui a été conçue selon les principes pompidoliens selon lesquels « La ville doit s’adapter à la voiture » : circulaire, laidement bétonnée, entourée de commerces, on peut en faire le tour en voiture car son centre est matérialisé par un terre-plein. Personne n’y passe, personne n’y flâne jamais, sauf lors de kermesses, vide-greniers ou autres rares activités organisées. Elle est donc pratique et triste.

En vérité, le fétichisme de la voiture fait obstacle à la raison d’être de la place. Les voitures polluent l’espace et vident de leur sens les places publiques. Elles transforment le terre-plein central en vulgaire rond-point, au point que le promeneur se croirait à un embranchement de rocade. Pourquoi s’y asseoir ? Pour regarder passer les voitures comme la vache regarde les trains ? Il n’y a même pas d’arbres pour se mettre à l’ombre ni d’herbe à mâcher…

Les autres places toulousaines n’échappent pas non plus à la règle. Y compris la place principale de la ville, où un saint esprit a pensé un jour y implanter un parking souterrain en cours de résidentialisation, concomitamment avec la piétonnisation de la surface. Du Capitole, qui occupe une place si particulière dans le cœur des toulousain-es, surgissent une à une les berlines et autres véhicules, comme autant de laides et polluantes perturbations.

Pourtant les toulousain-es sont normalement constitué-es. A l’instar de la plupart des gens, leur préférence va aux lieux sans voitures, aux espaces verts et à toutes les parcelles de nature sur lesquelles on peut tomber nez à nez au détour d’une rue. Ainsi prennent-ils souvent d’assaut la prairie des Filtres, les quais de la Garonne et autres jardins, et plus récemment le Square de Gaulle.

Mais pourquoi tant de haine… pour de jolies places sans voiture ?

Tentons ici d’apporter un début de réponse :
Prise en otage par le fonctionnalisme, la piétonnisation est réduite à la circulation et aux fonctions marchandes, au mépris de toutes les autres considérations qui participent de la composition et de l’harmonie d’un lieu. Cette vision quasi exclusivement marchande des quartiers piétons imprègne nos déambulations ; or, se balader en ville, ce n’est pas forcément faire du lèche-vitrines ! Nos centres-villes sont devenus des espaces gris et rutilants de consommation, avec ses banques et ses opticiens, conséquence des répercussions urbaines de l’économie de marché et de la tertiarisation.

Ne vous y trompez pas : nous ne nions pas les avancées de la dernière municipalité, qui a entamé la mue du centre-ville sous la houlette de Busquets.
Mais à l’exception du Square De Gaulle, la politique de piétonnisation s’est un peu limitée à des couloirs de déambulation, très pratiques mais tristounets : Nous aurions souhaité que la piétonnisation aille dans le sens de créer aussi des lieux de rencontre ou de flânerie, où auraient fleuri des terrasses de cafés et des jardins. Telle la vie qui reprend sur les quais de Garonne, réhabilités autour des anciens ports, les places Saint-Pierre et de la Daurade. À quand des réalisations à la fois naturelles et modernes, où toutes les générations de Toulousain-es viendraient se rafraichir à l’ombre d’un arbre lors d’un été trop chaud ou faire des rencontres lors d’un week-end trop long ?

Faire des places toulousaines les cœurs de la ville rose

La question des places n’est pas juste une question de bien vivre et de bien-être. C’est aussi une histoire de cœurs de quartiers, des cœurs qu’il convient de faire battre et d’alimenter, de crainte de voir notre ville dépérir sous le coup de l’inactivité.  
Toute réflexion sur les cœurs de quartiers devrait passer par là. En effet, le Toulouse d’aujourd’hui, agrégation des anciens faubourgs et villages périphériques à la ville ancienne, doit valoriser ses cœurs de quartier au-delà de la place du Capitole : la Place du Marché aux Cochons aux Minimes, la place du marché à Saint-Cyprien, la Place Abbal à la Reynerie. Aujourd’hui, ce sont des lieux de passages, mais qui se réduisent souvent à des parkings à ciel ouvert et à des espaces commerciaux.
 
La place de la voiture empiète ainsi sur ce lieu public non bâti et empêche l’émergence d’un lieu commun, d’une place publique. On discute peu de voiture à voiture ; on y reste enfermé-e. Dans notre ville, le collectif se retrouve ainsi souvent dans la clandestinité d’un local associatif que les participants peinent à retrouver, ou au sein d’un bar refermé sur sa clientèle d’habitué-es. 
Il faut s’éloigner de la vision paranoïaque qui ne parle de vivre ensemble ou de collectif qu’avec le ressentiment aigre de la nostalgie ou l’instinct grégaire de la lutte contre l’étranger.  Nous ne nions pas l’existence et les dangers du communautarisme, d’ailleurs réfléchir à des lieux inédits permettant la cohabitation et la mixité serait un moyen efficace de les faire reculer.
Un autre exemple : le quartier Arnaud Bernard avec sa place, est resté, malgré la gentrification et les problèmes de tranquillité liés aux trafics, un lieu populaire et festif. Il y a, avec cette place, ce quartier, un défi à relever notamment en termes d’amélioration de la tranquillité et donc d’image, pour qu’elle se libère des préjugés actuels.
Casa Nova est fière que Toulouse soit une ville qui a accueilli l’immigration espagnole et maghrébine, nous sommes sa descendance : il faut redonner à Arnaud Bernard cette image de lieu de concorde et de culture méditerranéennes. 
Penser la place et ses abords pour y remettre le collectif est un défi que toute la gauche devrait relever en priorité. La place est un outil puissant pour lutter contre le repli sur soi, pour permettre aux individus de se réapproprier la chose publique, la politique, pour mener la bataille culturelle vers plus de partage, plus d’envie d’être ou faire ensemble.
 
La cohabitation de crèches et de bas d’immeuble est une avancée, mais nos politiques doivent être encore plus audacieuses. Pourquoi ne pas articuler des foyers de logements et d’artisanat par exemple ? Pourquoi ne pas faire de nos places les vitrines communes de l’art, de la production locale et de l’animation ? La politique patrimoniale municipale pourrait et devrait accompagner l’émergence de lieux inédits, qui seraient le moyen de brasser, de croiser, de redonner vie à notre ville rose. Nous ne voulons plus que Toulouse se contente d’être une superposition d’indifférences, un mille-feuille froid qui fait la part belle à l’entre soi.
La création de places piétonnes et végétalisées, véritables lieux de sécurité et de douceur, serait le  catalyseur d’une politique urbaine cherchant à créer un vivre ensemble effectif. C’est en ces lieux que se créent la collectivité et ses histoires, et donc l’identité de la ville.
Casa Nova refuse que les ambitions urbaines et sociales de Toulouse se réduisent à la place du Capitole et au Square De Gaulle attenant ! Les irréductibles de la gauche toulousaine doivent s’en souvenir : c’est en ces lieux que la gauche s’est construite, elle doit y revenir et y faire revenir ceux et celles qu’elle aspire à défendre aujourd’hui.