Ne souriez pas, vous êtes filmé-es !

Ne souriez pas, vous êtes filmé-es !

Pour enchanter notre Noël, la mairie de Toulouse accomplit une promesse de campagne de Monsieur Moudenc, et annonce l’achat de 350 caméras de vidéosurveillance et leur installation progressive sur la voie publique.
Afin de finir de convaincre, les nouveaux occupants du Capitole ont préparé le terrain: ces dernières semaines ils ont encore effectué la tournée des comités de quartiers en ressassant la nécessité d’augmenter les élixirs miraculeux de la sécurité en mode gadget: « non, on ne va pas critiquer nos prédécesseurs, mais quand même vous savez, la gauche, ils ne se préoccupent pas de sécurité, ils sont laxistes », pouf pouf.

En grandes pompes, le maire a annoncé en conseil municipal que nous allions « monter en puissance » et l’élu zemmourien Olivier Arsac déclare dans La Dépêche qu’il faut « rattraper notre retard » en matière de caméras, et de comparer avec les autres villes francaises : Toulouse compte 0,47 caméra pour 10 000 habitants, contre 5 pour Lyon, et 6 pour Montpellier.

Pour notre part, nous contestons cette politique. Non seulement parce qu’elle est est coûteuse, et manifestement inefficace mais aussi parce qu’elle est une menace culturelle pour la notion de liberté publique.

L’efficacité des caméras est sujette à caution

D’abord, le Maire se garde bien d’évoquer les autres villes européennes qui ont testé l’efficacité des caméras sur la voie publique et n’ont pas vu leurs chiffres de la criminalité diminuer, telles que Londres : le Royaume-Uni qui a introduit à Londres le système de télésurveillance suite aux attentats de l’IRA dans les années 80, reste le pays d’Europe le plus télésurveillé, le rapport d’Eric Heilman publié en 2003 pour l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure de Grande-Bretagne indique qu’il est impossible d’affirmer que ces caméras ont eu une influence sur la criminalité ou la délinquance. La ville de Londres commence d’ailleurs à retirer les caméras installées.

En Allemagne, la législation ne permet la vidéosurveillance que pour des lieux publics dans lesquels a été constaté un taux de délinquance élevé. Faute d’études statistiques indépendantes, l’efficacité des politiques de vidéosurveillance a longtemps fait débat. Depuis le début des années 2000 cependant, la plupart des rapports concluent à l’inefficacité des politiques de vidéosurveillance, comparée aux coûts qui eux sont tout à fait factuels.

Ensuite, l’objectif est bien de faire baisser la criminalité, pas de jouer à « qui a les plus gros biscottos ? », ni céder à la mode de la compétition territoriale. La question que nous posons n’est pas tant l’emploi de la technologie au service de la sécurité dans les villes, qui se réduirait à un « alors Pour ou Contre les caméras de surveillance ? ».
Nous souhaitons rappeler qu’un dispositif mis en place pour assurer la sécurité des citoyens et citoyennes ne devrait pas l’être au détriment de leurs libertés. En effet, quoi de plus intrusif que d’être filmé, et dans un lieu public qui plus est ? Autre question : La profilmie est la modification de comportement induite par la présence de la caméra. Tout le monde sait qu’il perd son naturel devant un objectif, qu’il grimace, qui essaie de se cacher derrière son ombre, qui’il crie, saute ou pleure. La conscience d’être filmé dans l’espace public va-t-elle lisser le comportement des toulousain-e-s ?

Les bonnes ouailles qui répètent « si on n’a rien à se reprocher, on n’a rien à cacher » entretiennent bien malgré elles la confusion entre l’espace public et un jugement moral sur la propreté de leur âme. Il est temps de sortir du confessionnal, et de remettre la question des libertés dans un contexte de politique publique. Rappelons que parmi les missions de l’Etat et ses représentants, on trouve aussi bien protéger la liberté d’expression et la sûreté, que d’assurer la sécurité des biens et des personnes. Nous constatons que la présence de caméras sur l’espace public répond à une demande de riverains qui ont peur.

A-t-on écouté les riverains qui n’ont pas peur ? Depuis quand prend-on des mesures politiques en réaction à la peur ? Nous savons aussi qu’elle n’est autorisée que dans des conditions spécifiques édictée par la CNIL : elle doit être indiquée clairement afin que les personnes adaptent leur comportement en fonction. Les personnes filmées doivent être informées également du responsable du dispositif et des conditions pour exercer leur droit d’accès. Ces caméras ne doivent pas permettre de visualiser l’intérieur des immeubles d’habitation ni, de façon spécifique, celles de leurs entrées.
Des procédés de masquage irréversible de ces zones doivent être mis en oeuvre. Seules les personnes habilitées par l’autorisation préfectorale, et dans le cadre de leurs fonctions (par exemple : les agents du centre de supervision urbain), peuvent visionner les images enregistrées. Nous savons enfin que le dispositif est couteux, même s’il est cofinancé à un tiers par le Fonds Interministériel de Prévention de la Délinquance (FIPD).

Ne plaisantons pas avec nos libertés fondamentales

Imaginons que la mairie identifie « l’ensemble des moyens humains, organisationnels et techniques pour faire face aux actes spontanés ou réfléchis ayant pour but de nuire, ou de porter atteinte dans un but de profit psychique ou/et financier » (définition de la sûreté) et les réunisse : si toutes les conditions sont réunies, si de véritables mesures sont mises en place pour lutter contre le terrorisme et le grand-banditisme, pour faire baisser l’insécurité et les incivilités, il reste tout de même à nous demander ce que cela va changer pour nous au plan des libertés.
Ou bien est-ce que la vie privée, c’est un problème de « vieux cons », pour reprendre le journaliste Jean-Marc Manach ? Lui qui nous dit de prendre bien la mesure de la « société de surveillance » qui, pour le coup, attente gravement à nos libertés.

Concrètement, une caméra ne peut pas descendre de son poteau pour aider la personne victime d’agression, les images serviront peut-être à identifier l’agresseur mais en France la vidéosurveillance n’est pas une preuve légale. Ensuite la caméra ne dissuadera pas l’acte spontané, c’est un fait…

Les actes réfléchis quant à eux se déplaceront plus loin dans une zone non-surveillée… mais le déplacement du problème est une technique que semble apprécier Monsieur Arsac. Que reste-t-il ?
Si le dispositif est relié à une équipe les yeux rivés sur les écrans, on peut imaginer une équipé d’intervention ultra-rapide qui sera envoyée sur les lieux, le tout en moins de 5 minutes. Utopie mensongère et infantile : la nouvelle brigade motorisée annoncée ne transformera pas nos policiers en super héros avec de super pouvoirs !

ll y a aussi les braves gens, qui seront rassurés par la présence de caméras. Au même titre que l’éclairage urbain, la caméra aurait une fonction rassurante. À 20.000 Euro la caméra, en avons-nous actuellement les moyens ? Est-ce que couplées avec le recrutement massif de nouveaux agents de police, les caméras vont faire baisser la peur et la criminalité à Toulouse ? Nous l’espérons. Au point où on en est, ne faudrait-il pas installer des caméras et ne pas les raccorder, si c’est juste pour rassurer (cela se pratique déjà pour les équipements publics municipaux) ?
On pourrait aussi proposer de laisser les illuminations de Noël toute l’année, vu qu’elles ont été installées en été et qu’au final, elles sont rassurantes aussi.

Oui, nous voulons espérer que les caméras fassent partie d’un dispositif complet et que ce dernier soit efficace, nous ne manquerons pas d’ailleurs d’en analyser les résultats. Dans l’intermède, il est essentiel de se demander, par exemple, si les caméras ne vont pas plutôt servir comme une mesure de contrôle social, plutôt que d’avoir un réel impact sur le crime, et favoriser l’expansion d’une culture voyeuriste dont on voit actuellement les débordements. Rien de nouveau, juste notre problème de mémoire collective : en 1949, George Orwell décrivait dans son roman d’anticipation 1984 un univers entièrement sous la coupe d’un personnage appelé « Big Brother » (en réalité une incarnation de l’État totalitaire) capable d’identifier les faits et gestes de toute une population grâce à un immense parc de caméras disséminées partout dans la ville.
Qui accepte sans cesse le recul de ses droits ouvre lui même le champ d’expansion à l’autocratie future.

CASA NOVA voit déja venir les réflexes pavloviens du débat classique sur le sujet : la gauche est « laxiste » (mais oui voyons, nous aimons l’insécurité, cela paraît évident…). Mais nous ne nous déroberons pas et esquisserons dans une prochaine parution quel est notre point de vue sur l’action municipale nécessaire pour favoriser la sûreté dans une métropole : présence humaine forte, médiation/répression, aménagement urbain,etc.