organisation du travail

Pas de révolution du politique sans révolution de l’administratif

Dans ses 20 propositions pour les élections départementales Casa Nova évoque une nouvelle organisation de l’administration, la machine administrative du Département ayant été soumise à un régime ultra vertical, disciplinaire, asséchant, déresponsabilisant. La préoccupation centrale devenant de se protéger… au détriment de la créativité nécessaire pour défendre la population.

Dans une émission intitulée « Le bonheur au travail » Arte et France Inter ont évoqué à travers des exemples probants des organisations et des modes de management épanouissants innovants et économiquement tenables.
Toulouse Métropole et ses Mairies c’est plus de 12000 personnes. Le Conseil Général (bientôt Départemental) c’est environ 6000 personnes et la Région Midi-Pyrénées près de 3500 sans parler du futur proche où nous fusionnerons avec Languedoc-Roussillon.
Ces enjeux du travail administratif sont refoulés et niés, dépolitisés, alors que dans le socialisme originel, ils étaient centraux . On fait mine de déléguer ce qui n’est rien d’autre que la mise en œuvre de politiques à une noblesse d’État provinciale, qui elle-même s’abrite dans une identité « apolitique », confondant neutralité et nature de l’action publique, alors que tout ce qu’elle dit et crée a une influence déterminante sur la vie de la cité.

Jean-Luc Moudenc en est conscient, lui qui a publié avant même d’être élu une liste de postes visés par la revanche (liste des cadres embauché-es sous le mandat Cohen, qui aurait du sans doute laisser les postes vacants en attendant le retour de l’UMP, titulaire naturelle du Capitole), et qui déclencha une chasse aux sorcières stupéfiante dans la collectivité à son retour.

Au delà des « ressources humaines » (abominable expression euphémisant la marchandisation du travail), l’administration c’est aussi des milliers de mètres carrés pour les abriter, aujourd’hui, agrégés en bureaux, prétextes et supports pour la réalisation des palais modernes des pouvoirs locaux.

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La mâchoire

Bien entendu, le monde local n’échappe pas à l’idée dominante du libéralisme, qui veut qu’un emploi public est un emploi de trop. Ainsi l’Etat pousse t-il, via les baisses massives de dotations, à écrémer comme il l’a pratiqué avec la sanglante « RGPP » (Révision Générale des Politiques Publiques). La Mairie de Toulouse s’est offerte les services coûteux d’un « cost killer » et affiché le principe arithmétique du non remplacement d’un agent sur deux partant à la retraite. Principe absurde, sans aucun fondement. Mais basé sur l’idée que ce qui est dépensé collectivement est nocif, et que ce qui l’est individuellement est sain. Ainsi une place en crèche coute moins cher à tout le monde qu’une garde individuelle privée, et s’avère plus profitable aux enfants. Et pourtant on considère que dépenser pour créer des crèches, c’est de la dette. Donc de la mauvaise dette. Peu importe que dépenser ensemble soit parfois beaucoup plus intelligent et équitable que dépenser seul. Le collectif, voila l’ennemi !

Disons le : le but d’une collectivité n’est pas non plus de résoudre le problème de l’emploi en embauchant autant que possible, ni d’embaucher tout un canton pour le clientéliser. Il est de répondre aux besoins socialisés d’une population avec des moyens adéquats, une administration efficace, respectée, bien traitée. Elle ne saurait non plus s’autogérer, ou cogérer via ses syndicats, cette administration. Car elle est le patrimoine des usager-es et de personne d’autre. Ni des élu-es ni des agents. Soyons francs sur ce sujet, car nous savons qu’il y a aussi souvent des convergences d’intérêt entre élu-es et secteurs administratifs, l’usager-e silencieux servant de variable d’ajustement. Point de naïveté, comme devraient nous le rappeler par exemple les scandales successifs autour du service social (le CE) de la mairie de Toulouse. Notre service public n’a rien de parfait, même si son essence, son principe, doivent être défendus sans ciller.

Le souci de l’administration aujourd’hui est d’être soumise au pire du modèle néolibéral, et au pire de l’archaïsme bureaucratique.
- D’un côté, l’obsession statistique, la novlangue technolibérale, le comptable nihiliste.
- De l’autre, le corporatisme, le culte hiérarchique, le repli sur l’interne, le fétichisme procédurier, le mépris de l’usager-e par une administration incarnant le vieil État français puissant, dont il ne reste que le fantôme.

Les fonctionnaires qui croient encore aux principes du service public, saisi-es dans cette mâchoire, ont le blues.

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Promenons-nous dans les couloirs

Imaginons une promenade dans les arcanes de nos collectivités : nous y verrions de l’hétérogène. Parfois, les employé-es ne se parlent plus, aussi bien dans les bureaux cloisonnés à l’ancienne que dans les « open space » modernes censés favoriser la communication, mais dans lesquels on s’envoie des mails à 1 mètre de distance pour ne pas gêner le voisin !
Nous verrions que les gens ne sont pas tous épanouis et heureux … et qu’il y a même des cas fréquents de souffrance au travail alors que vu de loin on s’imagine un nirvana de confort dans un emploi sécurisé voire planqué.

Nous verrions que ces gens très majoritairement ne sont pas là pour l’argent ni même pour l’emploi à vie (notion qui perd son sens avec le spoil system et maints moyens de pousser un agent au départ)  mais parce que le service public, le service rendu et le sens du bien public ont un sens pour eux et elles.

Ne nous leurrons pas, nous verrions aussi des abus non traités, parce que lorsqu’on les déplore, personne n’a voulu prendre la responsabilité de les traiter. Nous verrions des agents, parce qu’ils-elles sont impliqué-es, surchargé-es comme des bourriques, alors que d’autres sont récompensé-es de fait de leur très relative implication .
Nous entendrions la frustration d’être incompris-e par les élu-es et les usager-es parfois flatté-es dans leur consumérisme, de ne pas travailler pour l’essentiel mais l’accessoire, d’être soumis à de la communication superficielle qui vient affecter le coeur même de leurs missions. Par exemple la poudre aux yeux écologique, la poudre aux yeux démocratique.

Nous verrions des suroccupé-es stressé-es, et tout à côté des gens qui souffrent d’ennui ou de sentiment d’absurdité de leurs activités. Nous verrions des redondances, des blocages, des oublié-es et des gens au bord du « burn out », d’autres au bord du « bore out ».

Nous verrions aussi des endroits où ça fonctionne très bien, et où l’on est heureux, ou relativement satisfait-es. Et pas forcément là où les moyens sont concentrés. Nous verrions beaucoup de compétence, car être recruté-e aujourd’hui demande d’escalader l’Himalaya, mais nous verrions aussi un immense potentiel inexploité pour la société.

Sans doute, au bout de la promenade, nous conclurions que ces organisations qui datent de l’époque de la plume Sergent Major devraient évoluer en usant des technologies actuelles (dont les effets délétères ne sont pas non plus suffisamment interrogés dans leur aspect professionnel), quand ce qui les relie c’est d’abord le réseau informatique de la collectivité.

On s’interrogerait alors sur un fonctionnement horaire plus autonome, plus libre, plus adapté à la ville d’aujourd’hui et à l’enfer des déplacements. On s’interrogerait sur la nécessité de ne pas confondre les fins et les moyens, de donner du sens aux procédures, plutôt que de se laisser guider par les procédures pour chercher du sens.

On s’interrogerait sur le sens de la verticalité dans des collectifs de travail où nombre d’agents de catégorie C sont plus diplômé-es… que le chef du chef de leur chef parvenu au sommet par le biais de l’ancienneté ou de création de missions au sein de direction.

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Songe d’une révolution progressiste du service public

Nous songerions aussi, lucidement, au fait que nous sommes très loin d’une situation politique, d’une évolution du monde syndical, qui nous permettent de rêver à une révolution démocratique au sein du service public. L’espace du changement, malheureusement, semble réservé aux attaques néolibérales. Pourtant il faut que ça change. Et la nature à horreur du vide. Si la gauche ne porte pas le projet d’une administration d’un genre nouveau, alors la contestation des dysfonctions est laissée aux poujadismes et au néo-management droitier.

Et puis on se dirait aussi… Qu’au cours de cette promenade dans les couloirs et les espaces paysagés, on a entendu quand même beaucoup d’agents qui disaient la même chose. Et l’on prendrait conscience qu’ils et elles représentent une force considérable. Et qu’ils-elles agissent aussi, au quotidien, pour créer des espaces de type nouveau. Parfois par de simples rencontres, des alliances bilatérales, des contournements de hiérarchie, des marges de manœuvre consenties consciemment par la hiérarchie, ou subies par elle. On se dirait que ces espaces de créativité tissent aussi des alliances avec l’extérieur, le monde associatif ou universitaire par exemple, pour obtenir des moyens, de la souplesse, du dérogatoire. Et parfois, oui parfois, cela parvient à déboucher sur du tangible.

On se dirait que de toutes ces étincelles il est temps de provoquer un cercle vertueux régénérant de notre service public. Un cercle vertueux fonctionne comme une spirale. Il revisite tout, de la formation au recrutement, des cultures professionnelles aux instances de consultation du personnel. Et ce sont aussi aux syndicats, en interne, à mener leur propre révolution, en se demandant pourquoi des agents pourtant en colère ne passent plus par leur biais pour l’exprimer.

On se dirait que l’innovation n’est pas un concept réservé à la recherche et aux industries de pointe. Qu’innover dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques, c’est associer aussi les bénéficiaires de ces politiques et les agents qui les concrétisent.

Finalement, nous penserions qu’il en est de même pour l’administration que pour la politique : les solutions ne sont pas écrites d’avance. Et elles relèvent :
- de l’acceptation d’une révolution nécessaire,
- du passage du vertical à  l’horizontal,
- du passage de l’opaque au transparent,
- de la substitution de l’égalité à la rente de situation,
- de la redécouverte des finalités au détriment de la sacralisation des circulaires et des structures,
- du combat pour la liberté et l’égalité…

Et si la prochaine fusion des Régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon était une occasion pour mener cette révolution progressiste du service public ?