Elu idéal de gauche Casa Nova Toulouse

Portrait idéalisé d’un-e élu-e local-e de gauche

Dans sa contribution à l’analyse de la défaite de la gauche toulousaine, CASA NOVA évoque le rôle de l’élu-e. Nous essayons ici d’y revenir longuement, en considérant que c’est aussi en avançant sur le sentier d’une démocratie profondément remaniée dans ses formes que la gauche peut conserver un futur.

Attention : personne ne dira que c’est chose aisée… Loin s’en faut. Autant donc s’y atteler.

C’est incontestable : les élu-es toulousain-es n’ont pas réussi à rassembler derrière eux sous le mandat de Pierre Cohen. Certains sont restés parfaitement anonymes, d’autres ont même été  conspués en silence et peu sont ceux qui ont pleuré leur départ, excepté les purgés des premiers mois dans le cabinet et l’administration.

La gauche souffre d’un déficit criant de réflexion sur la pratique politique. Si rien ne dit que l’élection soit une panacée de la démocratie, nous fonctionnons avec ce procédé depuis deux cents ans, et il est plus que temps de se demander comment nous devons l’aborder.

Qu’attendons nous d’élus lorsqu’ils sont engagés dans une expérience de transformation sociale ? (les autres ne nous intéressent pas). S’agissant d’une méditation au long cours, nous ne pouvons ici que poser quelques jalons introductifs.

Nous ne ferons l’insulte à personne de rappeler qu’il est besoin pour les élu-es de « travailler ». Et contrairement à ce que tente de répandre la droite, les élu-es de gauche ont « travaillé » bien entendu. Ils ont été présents et n’ont pas compté leurs heures, pour la plupart. Mais la pertinence ne se mesure pas à l’heure de présence. La droite aura beau se promener « sur le terrain » elle ne fera pas oublier ses fautes politiques. Les trottoirs écumés ne rembourseront pas le prix des transports augmentés.

Ce que nous ne voulons pas, ou plus

Pour cerner ce portrait que nous poursuivrons, nous pouvons d’abord essayer de dire ce que nous ne voulons pas :

- Nous ne voulons pas d’élu-es arrogant-es.

Une personne élue n’est rien par elle-même. Elle n’est qu’un serviteur de la communauté légale. Il est indispensable qu’elle s’en souvienne, et qu’on le lui rappelle de temps à autres. A cet égard sans doute les militantes et militants flatteurs sont ils aussi responsables que les concerné-es, lorsque l’arrogance pointe. Il n’y a pas de sujet méprisable dans une ville, parce que le prosaïque de certains peut s’avérer l’essentiel de l’autre. Fermer les yeux n’est pas une solution, ou en tout cas pas durablement.

- Nous ne voulons pas d’élus sectaires.

Une ville n’est pas une majorité électorale. C’est une erreur classique de le croire. La majorité des 50 % est un procédé électif non une réalité sociale permanente et valable pour toute chose. La légitimité est un combat de tous les jours.

- Nous ne voulons pas d’élus technocrates ou apprentis technocrates.

Il y a des fonctionnaires. Les élu-es ne sont pas là pour devenir des « supers fonctionnaires » ou pour vivre une carrière qu’ils n’ont pas vécue. Ils n’en ont d’ailleurs pas les compétences pour la plupart.

- Nous ne voulons pas de phraseurs.

Cela c’est évident. Et pourtant force est de reconnaitre que beaucoup d’élu-es pensent que l’essentiel est la prise de parole et la présence au pupitre (auxquels chacun est de moins en moins attentif, il n’y a qu’à aller à une inauguration). L’avis des élu-es, en réalité, nul ne s’y intéresse vraiment. Ce qu’on souhaite savoir c’est ce qui va survenir en réalité.

- Nous ne voulons pas de courroies de transmission.

L’indépendance des élu-es à l’égard des intérêts particuliers, en particulier économiques, est évidemment essentielle, y compris bien au delà de ce que prévoient les lois. Si la dépendance est dans l’ADN même de l’élu-e de droite, qui ne s’en cache que peu en réalité, la gauche n’est bien entendu pas exempte de ces dérives. Elles sont inadmissibles.

- Nous ne voulons pas de clientélistes.

D’abord parce que c’est injuste, mais ensuite parce que c’est peine perdue. Servir une clientèle c’est en desservir une autre. Cela ne fonctionne donc pas, en tout cas à l’échelle d’une grande cité. De ce côté la mandature de gauche a été un grand progrès, plusieurs domaines étant réformés pour devenir transparents. Mais on aurait pu aller encore plus loin, généraliser ces logiques, y impliquer les habitants. Quant à la droite, qui a tout de suite repris ses réflexes, et confond « la politique » avec l’addition d’aides individuelles, elle aura l’occasion comme dans le passé de se rendre compte des limites de cette méthode gratte misère.

- Nous ne voulons pas d’élu-es « trompe l’œil ».

De celles ou ceux qui chassent la Vice Présidence d’une association internationale quelconque, ou le trophée national de l’initiative locale. Certain-es élu-es ont eu l’occasion de se rappeler que seul l’électeur décernait le véritable trophée : la confiance renouvelée. Nous ne voulons pas non plus d’élu-es gadgétivores. Sur ce plan nous devons admettre que nous avons été servis par la gauche… Pour quel but ? Quelques lignes dans la revue de presse.

- Nous ne voulons pas d’élu-es veules.

Mais des élu-es qui font face pour défendre leurs idées. Face à des acteurs sociaux, et dans les arbitrages internes. La capacité d’insoumission est une qualité de l’élu, contrairement à ce qui est recherché par la plupart des exécutifs.

Un visage se dessine

Tout cela étant dit, essayons donc de présenter un visage plus positif de l’élu-e.

- C’est une personne qui innove.

Elle porte avant tout des idées. Transformer réclame des idées. Des idées pratiques. L’élu-e de gauche ne saurait être enlisé-e dans la gestion, même si sa responsabilité est de vérifier que le quotidien fonctionne. Mais pour permettre ce fonctionnement elle devra avancer, justement. Pour créer du nouveau, on doit faire éclater les cloisons. C’est le défi de l’élu-e : faire travailler ensemble ceux qui ne le veulent pas, empêcher de se recroqueviller, éviter que les procédures ne deviennent le sens de l’action.

Il s’agit donc de jeter des passerelles. Alors que les élu-es tiennent d’abord à leur pré carré… C’est toute une culture politique qui est à revoir.

- C’est un agent de mobilisation 

La société ne peut changer que si les conservatismes sont affrontés et reculent. Pour cela ce n’est pas la délibération en Conseil Municipal qui est l’élément clé, mais la mobilisation de forces. S’appuyer sur des forces mutiples, les reconnaitre, tel est le seul chemin viable pour transformer une ville. Notre élu n’est donc pas un élu étouffoir et frileux devant le pluralisme, bien au contraire. Il sait ce que peut apporter un contre pouvoir quand on parvient à instaurer avec lui un rapport dialectique.

- C’est une personne acharnée.

Car entre l’idée et son aboutissement, il y aura bien des péripéties. La déception vient souvent de l’absence de cet acharnement. L’élu a cru que la phrase suffisait.

- C’est un médiateur, un négociateur.

Il doit favoriser des compromis pour vivre ensemble. Vivre dans une grande métropole dense, cela réclame nécessairement des compromis et des dépassements, entre voisins, entre piétons et voitures, entre producteurs et habitants, entre passants de la périphérie et administrés, entre générations. C’est cet effort que doit mener l’élu.

- C’est un pédagogue de l’action publique.

Il doit en expliquer les contraintes inlassablement, aider les citoyens à ne pas sombrer dans une attitude de consommation qui postule que tout tombe de soi. Les équipements ont un coût, représentent des choix. Il est nécessaire de s’engager pour défendre ces choix ou les contrecarrer.

- C’est un être de pleine responsabilité.

Il décide. Il explique sa décision. Trop souvent la non décision est la sortie de secours de l’élu, et le silence son repaire de repli. C’est la pire des solutions, pourtant ; la plus frustrante. Il est inadmissible de voir un élu « refiler le bébé » à un collègue pour enterrer une difficulté pratique. Et pourtant c’est un classique.

Comprendre pourquoi ce visage reste dans la brume

Examinons alors les conditions politiques pour que cette figure émerge.

L’élu-e en question, pour exercer un tel type de mandat, doit disposer d’autonomie politique. Ce qu’un exécutif fondu dans la logique de la Veme République qui verticalise les institutions, ne peut pas permettre. Une petite révolution serait donc d’accepter cette autonomie, sous réserve de rendre compte et d’assumer.

Pour assumer cette autonomie, ce qui réclame que le Maire l’accepte, conscient de ce qui est à la clé, à savoir la réussite du mandat, l’élu ne peut pas être seul. C’est pourquoi tout-e élu-e doit pouvoir travailler en commission élargie extra municipale ou appuyé-e sur des cercles citoyens (que ce soient des jurys citoyens ou un parlement des acteurs concernés, des « journées » participatives, des conseils thématiques rénovés, etc…).

La démocratie dite participative, deviendrait ainsi créative, élaborative. Cela réclame de quitter la démocratie participative comme procédure séparée, spécialisée, détachée de la gestion en réalité, ritualisée. Chaque politique menée doit être profondément ancrée dans le substrat social qu’elle investit, en cherchant à élargir sa légitimité, sa compréhension, sa portée.

Devenir élu

On saisit alors le niveau d’exigence qui est réclamé de l’élu-e. La question de la sélection de l’élu-e et de sa préparation est donc déterminante.

Les tâches immenses de l’élu-e réclament une liste hautement formée politiquement, consciente de ce qu’elle va vivre, capable de dialoguer avec la technocratie, de projection tactique et stratégique.

Les forces politiques sont elles aujourd’hui en mesure d’accompagner les militants sur cette voie ? En ont elles simplement la volonté ?

C’est ici sans doute que se nichent les écueils les plus criants, les plus compliqués à résoudre.

Les listes municipales sont constituées :

- d’abord pour permettre à un candidat d’être investi. Ce fut le cas avec la candidature de Pierre Cohen en 2008, comme toujours .

-Ensuite la liste doit permettre de mener campagne. Évidemment, le facteur « discipline » comptera, alors qu’on a vu que l’élu-e doit au contraire s’affirmer innovant, transformateur, autonome, et doit imposer sa personnalité dans son domaine d’action. Les symboles compteront aussi. Que sont les symboles ensuite face au quotidien ?

Réussir une campagne interne, puis une élection, c’est une chose. Il y a ensuite six ans de pilotage d’une institution immense, complexe, dans une métropole considérable, puissante, contrastée. Pour parvenir à être réélue, la liste doit être conçue en fonction de toutes les étapes.

Cela a t-il été le cas en 2008 ? On peut légitimement en douter. On sait que le tête de liste n’était pas pressentie, et qu’elle a du négocier au dernier moment une liste avec des « sensibilités » sans égard pour la gestion future. Chaque force représentée dans la liste procède ensuite de même…

Ce précédent doit être retenu en mémoire, absolument. Le respect des citoyens, c’est de se présenter devant eux avec une équipe capable de mener le projet qu’elle dit défendre. Et de s’en assurer.

La crise des partis politiques vient nourrir ces difficultés. Plus les partis sont étroits, quantitativement, sociologiquement, et c’est le cas pour la gauche, y compris sur ce territoire, plus l’émergence de candidats capables de mener ce type de mandat sera envisageable. Et les forces concernées ne joueront pas le rôle de limier pendant le mandat.

Plus les forces politiques sont satellisées, coupées des acteurs sociaux, eux-mêmes affaiblis, moins leurs relations sont construites, plus il sera difficile de rassembler autour de l’action.

Aussi, l’on voit que l‘échec d’une action en appelle à une reconsidération complète des formes de la démocratie. Il n’y a pas de solution miracle. C’est le rapport à la société des élus qui est en question. Ce rapport dépend de leur trajectoire sociale, de leur mode de sélection, de leur relation à l’autorité exécutive, de ce que constitue la vie politique aujourd’hui.

L’atomisation sociale laisse craindre que ce splendide isolement institutionnel perdure.

Seul un effort d’ouverture tout à fait considérable à d’autres horizons de construction programmatique, à d’autres fonctionnements politiques, laisse entrevoir des solutions.