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Pour en finir avec le « terrainggg » – Cours de novlangue (formation continue)

Sur un tract électoral (ceci peut être vérifié aisément en ces temps de Départementales) il y a désormais une Mention presque Légale : dire qu’on est sur le « terrain » (terrainggg à Toulouse), et promettre qu’on sera un-e élu-e de « proximité ». Le présent texte se propose de couper le cou à ces « je vous salue Marie » laïques.  A quoi reconnait-on la novlangue, cette parole en ruine qui vide de sens la démocratie ? En particulier au fait qu’elle n’est pas, par essence, à contredire. Elle ne peut pas, sauf à entrer dans la catégorie rangée dans le pathologique, être contestée. Elle est un discours hypnotique, qui n’appelle aucune réponse. Nous en avons ici un bel exemple avec le « terrain », et « la proximité ».

Ainsi, qui pourrait rétorquer à notre candidat-e : « je ne suis pas d’accord, pour ma part je promets d’être un-e élu-e lointain-e » ? Personne. Et c’est pourquoi quand vous lisez ces affirmations proxi-miteuses dans les professions de « foi » (bien nommées en l’occurrence), vous sentez bien que l’on se moque de vous. Ne craigniez rien : celles et ceux qui les rédigent savent aussi qu’ils récitent un bréviaire galvaudé, mais c’est devenu comme le lancer de riz au mariage : on ne sait plus vraiment pourquoi ça se fait. Mais en tout cas, ça se fait. Faute de mieux.

Parole frelatée

Reconnaissons que la formule insipide du « terrain » n’est pas réservée aux politicien-nes. C’est un sophisme que chacun-e utilise dès qu’il débat avec un acteur , une actrice, sociale, répertoriée comme « au-dessus » de sa propre situation. Argument massue. Argument préhistorique, donc. Les associations, les syndicats, vos amis autour d’un barbecue… A bout d’arguments logiques, vous les entendrez dire « moi je suis sur le terrain ».
Nos discussions démocratiques ont tendance à s’enfermer naturellement, mais les formats médiatiques y pourvoient encore plus, dans des cycles de parole formatés où s’égrènent presque automatiquement les arguments habituels. Et retrouver le sens d’un dissensus authentique réclamerait, aussi, d’en sortir. Mais c’est compliqué de réapprendre à parler, et qui nous le demande après tout ?

Pas plus loin que le bout du nez.

Un peu de bon sens suffit pourtant à montrer que cette notion immaculée de « terrain » n’a… aucun terrain solide. En quoi voir quelque chose de près donne t-il raison, ou même une bonne vision ? Un raisonnement optique de base conduit à constater que si je regarde la Joconde de très près, au bout de mon nez, je n’ai aucune chance d’apprécier la beauté du tableau. Et puis lorsqu’on réunit des personnes issus du même terrain, on constate aisément que tous les avis y coexistent. Comme pour les prétendus « éloignés ». Il n’y a donc pas de « vérité du terrain ». C’est un mythe. Un sophisme qui est censé couper court à la légitimité du contradicteur.

L’argument du « terrain » est si généralisé que tout le monde est sur le terrain. On y étouffe. Et plus personne n’a l’avantage du terrain.
La « proximité » éloigne, elle aussi, comme l’éloignement. Par exemple le singulier, voire l’exception, ont tendance à se prendre pour le général. Il n’y a pas de métro qui relie le quartier de la Terrasse. Mais si un habitant affirme sur cette expérience qu’il n’ »y a pas de métro à Toulouse », on comprendra que « le terrain » n’a rien de bien malin. Mon expérience propre, si proche soit-elle, a des œillères. Le proche ignore et masque, autant qu’il focalise. Le fait est que c’est le croisement des regards et des perspectives qui enrichit, et non le microscopique en soi. Sans les mathématiques, que serions-nous ? Et pourtant c’est l’abstraction par excellence. Cette abstraction nous permet pourtant de saisir la réalité de manière splendide. Le lointain et le proche ne sont pas dans un rapport de supériorité ou d’infériorité, ce sont des dimensions complémentaires.

L’introuvable terrain

Où commence le « terrain » ? Ou finit-il ? Quelqu’un-e qui prend des décisions lourdes depuis un bureau n’est-il point sur une forme particulièrement sensible de terrain ? Consulter les synthèses, les statistiques, les comparer, les rapporter à des situations lointaines, n’est-ce pas mieux comprendre « le terrain » ? La diversité des exemples est elle plus déformante que le recours à un exemple unique ?
En outre, le « terrain » est-il le terrain de la politique, à savoir de l’action ? Si l’on prend les Départementales en exemple, ce n’est vraiment pas le cas. Le canton n’est pas un outil politique, c’est un cadre électoral. Aucun problème réel ne peut être sérieusement approché au niveau d’un canton (à part un problème de panneau peut-être, ou ce genre de choses). L’éducation ? Le transport ? L’environnement ? La sécurité ? Si l’on considère que la politique consiste à serrer des mains, à couper un ruban, à « assister à » (verbe favori des élu-es), alors oui, la proximité est un valeur cardinale. Si l’on considère que la politique est une action de transformation de la société, alors la proximité ne peut être qu’une échelle parmi d’autres, d’observation, de dialogue, de communication, de concrétisation. Mais elle n’est certainement pas une valeur en soi.

Pourtant une fois encore pendant cette campagne nous allons être gorgé-es de promesses de proximité, à l’heure de la mondialisation la plus intense de notre Histoire. On nous répondra, tel un responsable des programmes de TF1, que « ce sont les gens qui veulent cela ». Ce n’est pas faux. Mais l’approche politique des citoyen-nes ne tombe pas du ciel, comme leur goût pour la télé réalité. Elle procède d’une éducation politique. Et c’est le milieu politique qui en est le premier responsable. S’adapter, est-ce la noblesse du politique ? Ou doit-on penser que le premier enjeu c’est au contraire de construire des questions politiques, de leur donner forme ? Casa nova penche pour la seconde réponse. Comment se plaindre du consumérisme politique, de l’indifférence, de l’individualisme, quand on flatte ces tendances à longueur de journée ?
Les candidat-es parlent de « proximité » car au fond, ils prennent en compte les institutions pour ce qu’elles sont : des entités hyper centralisées où sur le modèle de la Vème république, l’exécutif décide, le reste exécute et répercute. Par la « proximité », les politicien-nes mettent en scène leur impuissance, leur incapacité à se saisir des leviers qui peuvent influer, justement, sur le réel qu’ils affirment toucher de près. Ils assument au fond leur soumission.
S’il vous plait, Mesdames et Messieurs les candidat-es, cessez de nous promettre l’inconséquente proximité. Il ne nous sert à rien de vous voir arpenter les rues et dire bonjour, même si c’est sans doute nécessaire, ne serait-ce que pour votre réélection. Il nous serait plus précieux de vous voir employé-es à transformer les mécanismes de nos institutions. Dites nous ce que vous en pensez, et ce que vous comptez réaliser. Ne nous diluez pas dans la mare du terrain.