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Quand la finance veut se faire un grec

Il y a six mois, Alexis Tsipras et SYRIZA remportaient les élections législatives grecques sur un programme sans ambiguïté : la fin de l’austérité. Parce que SYRIZA n’avait obtenu qu’une majorité relative – et de très peu – certains en Europe avaient osé affirmer que son projet politique n’était pas légitime. Puis, après qu’une majorité se soit dessinée, les mêmes avaient annoncé que les accords passés par SYRIZA et les compromis qu’elle avait dû faire marquaient déjà la fin de son projet.
Puisque Tsipras et Varoufakis ont démontré ne pas vouloir plier, on a alors nié aux Grecs d’aujourd’hui la légitimité de refuser de faire payer les Grecs de demain pour les fautes des Grecs d’hier : irresponsables fiscaux, banques et gouvernements successifs confondus. Prosaïquement, ce qu’on demande, c’est que l’instituteur grec retraité paye aujourd’hui parce que son pays n’a pas voulu, par le passé, faire payer des impôts à Aristote Onassis.

Ce que les prétendues institutions démocratiques de notre Europe veulent, c’est faire payer à des individus les fautes d’un système. La situation grecque aujourd’hui, c’est avant tout l’affrontement de deux légitimités : celle de ceux qui sont élus face à celle de ceux qui ont le fric.

C’est la dette grecque elle-même qui est illégitime

Parce que, ces dernières années, les contreparties exigées par les créanciers ont aggravé la situation économique et financière de la Grèce – mais pas celle du FMI, ni celle de la BCE, ni celles des créanciers étrangers (y compris d’autres États membres) entre autres.
Parce que ces contreparties avaient pour objectif premier d’assurer à des banques privées, grecques et étrangères, la possibilité de se sortir de la dette grecque.
Parce qu’un tel niveau d’ingérence des institutions financières internationales dans le gouvernement d’un pays souverain est insupportable.
Parce que l’usure est immorale.

Ce sont les donneurs de leçons de la Troïka qui sont illégitimes

La BCE, dont l’indépendance est gravée dans le marbre européen, sur laquelle ni les peuples ni même les États européens n’ont de prise. Une institution qui s’affranchit du contrôle démocratique et ne repose que sur un dogme, est-elle plus crédible que le Vatican ?

L’UE et l’Eurogroupe qui, non contents d’avoir piétiné un référendum défavorable en 2005, assènent à longueur d’années des injonctions à la responsabilité qui sont autant de manifestations de mépris, autant de preuves d’incompréhension face à un gouvernement insoumis au libéralisme, un gouvernement courageux dont le refus du diktat junckerien fait paniquer la zone euro. La cerise sur la moussaka, ce fut quand, à l’annonce de la consultation populaire votée par le Parlement grec, l’Eurogroupe demanda à l’incorruptible ministre grec des finances de quitter la salle avant de poursuivre sa réunion, ajoutant l’insulte au mépris des principes démocratiques de base.

Le FMI, enfin, illégitime après des décennies de saignées ultralibérales. Quand un docteur tue tous ses patients, on cesse de lui demander des ordonnances. On songerait même à l’orienter vers une consultation pour névrose psychotique…  Songez donc que cette chère Christine Lagarde (et l’on ne parle pas de ses émoluments pharaoniques sur lesquels elle ne verse pas 1 centime d’impôt quand les deux tiers des Grecs, eux, sont prélevés à la source) ne s’émeut pas le moins du monde de la hausse de la mortalité infantile de 43%. Pas plus que des 19% d’enfants en situation de malnutrition. Ni des hôpitaux surpeuplés et exsangues de matériel médical. Mais il faut aussi se rappeler que le FMI prête à des taux d’intérêt dépassant largement le financement de son fonctionnement, et qu’il aurait déjà gagné plus de 2 milliards de dollars sur ses prêts à la Grèce.

UE_BCE_FMI_ dette grecqueAprès avoir dénoncé l’organisation d’un référendum, la BCE et Jean-Claude Juncker ne renoncent pourtant pas à essayer de peser sur le résultat de celui-ci. La BCE en mettant la pression sur les banques grecques et en faisant courir le risque d’une panique bancaire. Juncker en disant qu’un « oui » des grecs signifierait leur souhait de rester dans l’Euro et dans l’Europe, sous-entendant que le « non » serait le signe de la sortie de la Grèce de l’Union. Ce sont les créanciers qui dramatisent le référendum.

C’est l’idée même d’une alternative possible qui est aujourd’hui combattue

Même le ténébreux Dominique Strauss-Kahn explique aujourd’hui doctement que les créanciers de la Grèce se sont plantés et que l’effacement massif de la dette grecque est l’élément central d’une solution à la crise. Cette intervention de la part d’un ex-responsable du FMI, à ce titre en partie responsable de la situation, devrait alerter même les plus cyniques, ceux qui observent avec un air goguenard, ceux qui placent Tsipras, Merckel et Junker au même niveau de responsabilité et qui croient assister à une comédie dont le happy-end libéral serait écrit à l’avance. A ceux-là, nous disons qu’il existe bel et bien un combat politique de fond, entre deux camps dont les intérêts divergent, entre un peuple et les puissants. Faire comme si l’issue de ce combat n’allait avoir aucune conséquence, sur le peuple grec et sur l’Europe, c’est abdiquer, c’est renoncer à la politique. Pourtant, discuter, aménager, effacer la dette, c’est possible, comme ce fut le cas en 1953, quand la dette de la RFA fut restructurée et réduite de 50% à la suite d’une conférence européenne.

Soutenir le gouvernement et le peuple grecs, c’est ouvrir une porte vers une autre Europe

Aujourd’hui, Alexis Tsipras revient devant les citoyens grecs pour leur demander non pas d’accepter une proposition de l’Eurogroupe (proposition de toute façon caduque), mais de valider à nouveau la politique pour laquelle il a été élu.

Tous les adversaires politiques de SYRIZA, en Grèce mais surtout ailleurs, auraient sûrement préféré que Tsipras démissionne ou cède. Les tergiversations dont ils ne sont pas privés à l’égard d’Athènes le prouvent. Ils hurlent en meute que le référendum est un coup de force (on croit rêver). Pour la Commission, appeler les électeurs aux urnes c’est se ranger à la loi du plus fort (et la marmotte emballe le chocolat dans le papier d’alu). Ils dénoncent un prétendu populisme de SYRIZA.
Ils se montrent ainsi tels qu’ils sont, à découvert, nus, dans toute leur roide laideur. Et ils ne sont vraiment pas beaux à voir, ces ennemis de l’idée fondatrice européenne, ces fossoyeurs de la paix en tant que capacité pour les peuples à exprimer et faire valoir des choix politiques, à construire un monde plus sûr, plus solidaire, plus ouvert.
Exit Victor Hugo « Et de l’union des libertés dans la fraternité des peuples naîtra la sympathie des âmes, germe de cet immense avenir où commencera pour le genre humain la vie universelle et que l’on appellera la paix de l’Europe. »
Voici venu le temps des larmes et du sang, de la milice agressive de ceux qui veulent nous forcer à croire que l’alternative n’existe pas pour mieux nous aveugler sur la défense de leurs privilèges.

Les gouvernements de droite du Portugal, d’Espagne et d’Irlande (et non leurs peuples, contrairement à ce qu’une grande partie des médias européens indique de façon mensongère) s’opposent à une réduction de la dette grecque, au motif que la politique d’austérité qu’ils conduisent dans leur pays commencerait à porter des fruits et que les Grecs n’auraient qu’à faire pareil ! Au delà de l’élégance de tels propos, remarquons que ce sont les organismes bancaires et financiers de ces pays qui se portent éventuellement mieux, mais qu’aucun Portugais, Espagnol ni Irlandais n’a encore perçu dans son quotidien la soit-disant embellie de son économie, comme vient d’ailleurs de le dénoncer Podemos.

A l’inverse, il est de bon ton chez une certaine frange de la gauche d’abjurer quotidiennement SYRIZA de ne pas céder. Le gouvernement d’Alexis Tsipras n’a pourtant pas pour ambition de jeter son pays et son peuple dans la misère, juste pour pouvoir se draper dans une pureté idéologique révolutionnaire. Les Grecs se battent. Ils négocient. Ils savent quand dire oui ou non. Ils gagneront à être soutenus, pas à être réduits à un symbole ou à un fétiche de bonne conscience permettant à d’autres de détourner les yeux de la responsabilité immense portée par les dirigeants du PASOK français, élus au plus haut niveau de l’État.

Le bras de fer entre Tsipras et la Troïka, entre les Grecs et le capitalisme financier, représente pour les peuples européens une lueur d’espoir, fragile, vacillante mais intensément brillante. Événement politique majeur, dont l’issue conditionnera l’avenir de l’Europe et avec lui, celui de la Politique. Le berceau de la démocratie vagit à nouveau ; il vaincra et ouvrira la voie ou périra sous les coups de boutoir féroces et définitifs du néolibéralisme fascisant.
Casa Nova a choisi son camp : celui du peuple grec. Si nous ne sommes pas en position de peser sur ses adversaires, au moins pouvons-nous aider symboliquement, en demandant par exemple au gouvernement français de faire reprendre les négociations. François Hollande a ce pouvoir. Qu’il refuse de l’exercer (comme à l’accoutumé quand il s’agit des intérêts de la finance) et il se rendra coupable d’une trahison de plus. Et sans doute la plus grave.