L'échec de la politique de la ville de la gauche toulousaine à Toulouse par Casa Nova Toulouse Metropole

Quelques réflexions sur l’échec de la politique de la ville de la gauche municipale

La défaite de la gauche aux municipales, à Toulouse, a été particulièrement cinglante dans les quartiers populaires, à travers une abstention époustouflante.

Évidemment, c’est en ces lieux où la déception a été la plus lourde depuis l’arrivée des socialistes au pouvoir, c’est là où les suppressions d’emplois industriels et peu qualifiés frappent le plus lourdement. Les quartiers du Mirail en particulier, sont très liés aux évolutions de l’économie du bâtiment, et la crise du secteur a été ressentie de plein fouet. Ce ne sont pas les quelques dizaines d’emplois d’avenir, sans les négliger, qui ont compensé ces évolutions.

C’est là ou l’abandon du droit de vote des étrangers a constitué une faute lourde. A cet égard, l’organisation d’une votation sur le sujet par la Mairie fut une bonne idée, mais délaissée, très mal organisée, et donc restée anecdotique et vite oubliée. On voit là que les bonnes idées ne suffisent pas, on doit les mettre en œuvre avec célérité, nous y reviendrons avec le rôle des élus dans un autre texte.

Les populations des quartiers se sont parfois fortement mobilisées pour la gauche, comme par exemple dans les deux votes présidentiels contre Nicolas Sarkozy (les visites de Segolène Royal au Mirail avaient donné lieu à des scènes de liesse qui annonçaient presque déjà la désillusion). Elles ont été désabusées des résultats inexistants dans leur vie, tout simplement.

Il n’y aurait pas vraiment à chercher beaucoup plus loin…

Mais au plan local, on doit le souligner, nous n’avons pas vu une politique de la ville se dessiner.

Trop de cloisons

Des équipements publics ont vu le jour, certes, et pas des moindres. Le grand équipement éducatif Jean Gilles par exemple à la Reynerie, ou la Médiathèque grand M. La rénovation urbaine a commencé à redessiner le Mirail et Empalot, doucement, difficilement. Les moments de transition étaient parfois mal vécus, donnant l’impression de vivre dans un no man’s land, et c’est là que l’efficacité de l’élu peut jouer, ou pas…

On ne doit pas non plus ignorer certains acquis importants, comme l’avenue Desbals, qui désormais est une avenue humaine, raccordant efficacement ces quartiers à la ville, disposant de services de qualité. Travail d’ailleurs commencé précédemment, avant l’arrivée de la gauche.

Mais cela n’a pas suffi, loin s’en faut.

Le Maire a lui-même dit plusieurs fois que les soucis de ces populations n’étaient pas spécifiquement urbains, mais sociaux. Que le taux de chômage soit réduit de deux tiers et beaucoup de problématiques se résoudront comme par enchantement, évidemment.

L’accès à l’emploi est générateur de tout un cercle vertueux. Le problème est que la croissance, alors que le chômage est enkysté depuis longtemps dans ces quartiers, ne suffirait même pas à un rattrapage, à une correction des inégalités probante. On l’a vu pendant les années Jospin où la forte croissance a même fini par susciter des frustrations graves dans les quartiers (et des émeutes à Toulouse), parce que les quartiers populaires ne prenaient pas leur part du dynamisme ressenti brièvement.

Pourtant, la priorité est restée la pierre, l’architecture, l’urbanisme. C’est sans doute un volet important, mais il a absorbé l’énergie et les budgets. Or – pour être simple-, mettez de l’exclusion dans des murs neufs, et dans un paysage urbain épanouissant, elle restera peu ou prou la même exclusion.

La politique de la ville toulousaine a de plus été divisée, entre le « dur » et le social. Entre le grand projet de ville et les politiques sociales, étanches l’une à l’autre. Alors qu’il est évident que l’appropriation du nouveau cadre de vie pour y donner un sens est la seule manière de changer la vie sociale dans ces quartiers. Déjà, dans la conception même de cette politique, la cible était manquée.

Une solution politique au sens plein

La voie à suivre est assez évidente en réalité. Mais elle ne se décrète pas.

Si ces quartiers se constituaient en force politique (ce que toute la conception de la politique française ne permet même pas d’imaginer, la République reposant sur cette idée d’un lien direct entre Nation et citoyen via le service public « égalitaire »), alors de forts rééquilibrages pourraient être espérés.

Le système institutionnel français méprise ces quartiers, malgré le discours officiel et sincère sans doute. On le voit avec le droit de vote, avec le système de la politique de la ville qui consiste souvent à faire financer le droit commun par le spécifique (ailleurs on n’attend pas les fonds européens ou ceux de l’ANRU pour faire une bibliothèque), et la sur représentation du rural dans les Départements.

En vérité, au regard des sénateurs et des élus des cantons, un habitant du rural en vaut dix à Empalot. On espère tout de même que le redécoupage cantonal au profit des villes va contrecarrer un peu cette tendance. L’absorption dans les partis de personnes « issues de la diversité » ne change rien à tout cela. Pour les habitants, cela ne transforme pas la nature des institutions. Et comment ne pas leur donner raison ?

On sait que le zèle à intervenir dans ces quartiers, dans le domaine des déchets, des petites réparations, n’est pas toujours au niveau de ce qui se pratique dans les quartiers valorisés. Cela parait une évidence quand on se promène. Mais pour que les élus convoquent les services, les offices, les administrations diverses, devant les habitants, pour qu’ils puissent répondre de tout cela en permanence, il est besoin d’une interpellation civique permanente. Elle n’existe pas. Ce qui existe est « la demande », la question individuelle, que les élus ne rejettent pas toujours, bien loin s’en faut. Quant à la droite, elle en fait son mode d’action préféré voire exclusif.

La France n’a pas de culture de « contre pouvoir ». La République consulte mollement, et sous traite aux associations la mise en œuvre des politiques publiques. Elle n’a jamais laissé d’espace possible aux contre pouvoirs. Pour l’expliquer il faudrait en revenir à la Loi le Chapelier contre les corporations sous la Révolution… Les intermédiaires ont été dissous dans notre pays, et nous en payons souvent le prix, coincés entre bureaucratie et individualisme (voire enfermement sectaire ou communautaire).

La Mairie de gauche s’est lancée dans des assises de la politique de la ville… Un an avant la fin du mandat. Quel symbole du supplément d’âme attaché à cette idée de participation…. Il fallait donc le « petit plus » qu’on avait oublié et on l’a ajouté. Dans d’autres domaines, la consultation a été première (la culture, la mobilité). C’est donc qu’on considère la politique de la ville comme une politique qui « descend » sur les quartiers. D’ailleurs, les locaux du Grand Projet de Ville sont… Au centre ville, et même pas sur le territoire qu’on aspire à transformer.

Bien souvent, face aux difficultés des quartiers, il est répondu « la république ! ». Mais la République comme méthode unilatérale ne suffit pas, elle ne peut pas mobiliser, lutter contre l’atomisation et la tentation de la forteresse, contre le culte de la consommation qui est aussi un grand sujet dans ses quartiers, aussi obnubilés que le reste de la société par la marchandise, mais sans les revenus pour la toucher directement. L’insécurité en découle largement.

Les associations dans notre pays ne peuvent pas constituer un outil politique. Elles sont un outil de l’action publique, un point c’est tout. Elles apportent la fluidité que le service public ne peut pas garantir. Mais du coup l’ »association » ne peut pas incarner dans notre pays une solution d’ »empowerment », d’auto déclaration politique des quartiers. Cela s’est joué dans les années 80 dans la période de consolidation de la dite politique de la ville.

La solution pour les quartiers populaires ce serait de surgir sur la scène publique, non pas pour hurler dans le vide, mais pour réclamer l’égalité concrète. Cela nous ne le voyons pas. Ce que nous avons vu, c’est de la sous traitance de politiques sociales, utiles, nous épargnant les guerres de gangs américaines, mais souvent insuffisantes, saupoudrées, sans évaluation (autre que formelle), et n’entrainant pas de dynamique particulière dans les populations car professionnalisées. Ce que nous avons vu aussi ce sont des réussites personnelles, de la promotion individuelle, mais qui ne parvient ni à crever la gangue des discriminations, ni à faire école. D’autant qu’on quitte le quartier.

Les ambiguïtés de la mixité sociale, le sens du « populaire »

Une des questions qui se pose, soulevée par certains chercheurs, est de savoir s’il ne faudrait pas se borner à considérer ces quartiers comme des lieux de transit finalement, pour l’immigration, dont la sortie individuelle signifierait l’intégration. Une logique de parcours, finalement, très américaine d’inspiration. Ainsi on a inventé le « busing » (emmener les élèves motivés ailleurs en bus), les bourses d’exception. C’est l’idée d’une « culture du pauvre » dont il faudrait prouver qu’on se dépêtre avant d’être aidé individuellement. La droite toulousaine appelle cela le « mérite » contre l’ »assistanat » et justifie ainsi les coups de pouce aux clientèles. Mais la stigmatisation et tout ce qu’elle entraîne ne permet pas de croire vraiment à ce schéma. L’égalité des chances est une fiction parmi les plus mensongères qui soient.

On peut aussi rêver à des quartiers populaires, simplement. Qui se conçoivent comme tels, ne se vivent plus comme des problèmes mais des collectifs qui avancent.

De ce point de vue, la « mixité sociale » d’une certaine manière, ne le nions pas, c’est considérer que le peuple c’est toujours un peu négatif… La mixité sociale a un double visage, celui du « vivre ensemble » dont les élus de gauche sortis parlaient sans cesse, positif, mais aussi celui d’un « populaire » qui serait en lui-même un souci. Pourquoi le populaire serait il en lui-même un souci ?

Nous, gens « de gauche », avons beaucoup compté sur la mixité sociale. C’est une idée que nous devons sans doute méditer à nouveau, et complexifier.

Les familles n’ont pas forcément adhéré aux logiques de démolition reconstruction. Les quartiers d’origine constituaient des liens, des ressources. L’isolement ailleurs n’est pas forcément un progrès. On voit que le quartier populaire n’est pas en lui-même le problème. Le souci c’est ce que subissent ses habitants socialement.

Ensuite parce que beaucoup ont pu constater, sous le mandat de la gauche, que l’atterrissage de familles en difficulté dans un milieu anonyme, atomisé, où seul le service public est présent (et jamais assez donc), comme à Borderouge, a été l’occasion de bien des désillusions. Cela a été beaucoup dit durant les années passées, mais entendu ?

Nous voyons que c’est dans nos représentations mêmes que commence la lutte pour une meilleure vie dans les quartiers populaires.

Solidaires ou enfermés ?

Ne mésestimons pas la question de l’enfermement. Nous voyons que ce qui est qualifié comme entre soi a aussi un aspect positif : la recherche de protection face à une société dure. Les habitants des quartiers ne souffrent pas forcément d’un manque de socialisation, mais d’une difficulté d’insertion globale.

Il se trouve que les « politiques de proximité », la reconnaissance des « quartiers », etc, en plus de stigmatiser ces territoires (chose réalisée depuis longtemps, comme on l’a vu avec les fuites de collèges dès que la carte scolaire a été lâchée par les gouvernements de droite) participent d’une logique de repli, qui peut s’avérer un véritable motif d’exclusion, en particulier pour les femmes qui ne travaillent pas.

Nous devons ainsi réfléchir à une politique qui s’appuie certes sur la solidarité primaire, mais qui fracasse les logiques de repli. La ville est à tous, qu’on puisse se le dire, en somme. Les transports n’y suffisent pas, comme on le voit avec la ligne A du métro qui n’a pas évité l’exclusion, le sentiment d’exclusion, et les stigmates, alors qu’en région parisienne l’isolement géographique est présenté comme une source majeure de la ghettoïsation.

Il existe des logiques invisibles d’occupation de l’espace : la jeunesse dorée occupe St Georges, la jeunesse du Mirail fait ses allers retours rue St Rome le samedi. Comment disloquer ces logiques de face à face, et donc de reproduction sociale ?

La question à se poser est peut-être celle d’un retour à la politique sociale individuelle. A la prise en compte d’une trajectoire sociale et non d’un individu fondu dans des communautés réelles, subjectives, supposées, parfois plaquées. Mais les logiques de financement, et leurs « labels », renvoient sans cesse les activités menées avec ces habitants à la « politique de la ville ».

Écoute, participation, contre pouvoir ?

Nous parvenons donc à l’interrogation suivante : un pouvoir municipal serait il capable de susciter du « contre pouvoir » érigeant les quartiers populaires en interlocuteurs à prendre au sérieux pour tous ? Doit on financer des postes de quasi agitateurs indépendants ?

Un pouvoir peut il volontairement produire ce qui va lui résister et le bousculer ?

Le pouvoir sait à peine informer, consulter, donner des enveloppes de quartier comme l’a fait la mairie de gauche toulousaine (gentiment). Elle demande la « participation » des habitants. Mais ce n’est pas suffisant pour secouer les conservatismes institutionnels, les conservatismes, et changer les arbitrages. Ce n’est pas suffisant pour sortir les populations de l’apathie, du repli, et les acteurs sociaux de la répétition et de la bureaucratisation rampante.

Comment mener une politique audacieuse, risquée, de ce genre en s’appuyant sur une « noblesse d’Etat » qui a technicisé autant qu’il est possible la politique de la ville, jusqu’à la caricature, nous inondant d’acronymes, utilisant des termes comme MOUS (maitrise d’œuvre urbaine et sociale), alors qu’il s’agit simplement de demander un travail à un organisme extérieur ? Tout ce déploiement techniciste a pour but de monopoliser et d’intimider. Et il y parvient.

La gauche là aussi, n’a pas su régler ses rapports avec la technocratie.

« GPV ? On n’y comprend rien »

La politique de la ville de la gauche a été illisible. Pour mobiliser, entrainer, sortir de la désespérance, retisser des liens multiples,, encore faut-il être perceptible.

La campagne de 2012 n’a pas évoqué une seconde la politique de la ville et le GPV. Aucun militant de gauche n’était en capacité d’expliquer ce que la gauche a pu produire de différent des années de gestion conservatrice. C’est cela le premier échec. Dire « nous avons mis tant sur le GPV » ne signifie rien. Ce sont des signes abstraits, qui ne peuvent pas parler aux concernés.

Effets décisifs de rupture

Ainsi sans doute la gauche aurait du concentrer ses forces sur des urgences ressenties, à travers des choix politiques forts, simples, recréant une dynamique de confiance avec la population, démontrant que si tout ne pouvait pas être immédiat (le consumérisme), la rupture était bien enclenchée avec la mairie de droite, sur les valeurs et le rapport aux milieux populaires. Ces choix auraient du porter sur ce qui préoccupe le plus la population : l’emploi, l’éducation.

Si un projet de nouvelle régie a été porté dans le nord toulousain, on en est resté là et cette initiative n’a pas été fortement accompagnée.

Quant à l’éducation, si beaucoup a été réalisé, on est peut-être resté enfermé dans cette sur estimation du « dur », de l’investissement, du bâti, dont on voit qu’elle influence énormément la politique de la ville depuis toujours, encore plus depuis les années Borloo.

On mesure l’ampleur du chemin à parcourir pour comprendre cet échec, et pour imaginer, autrement que ne le fait ce texte qui en reste à des considérations critiques et à de la prospection abstraite, une politique de la ville différente, ne se contentant pas de scander des slogans sur la participation, mais prenant à bras le corps la question centrale de l’atonie politique des quartiers populaires.