Sport et spectacle sportif, confusion entretenue

Récemment un reportage du JT présentait une manifestation d’aïkido organisée à Toulouse autour de l’enseignement du maître Alain Peyrache. Celui-ci présentait sa discipline d’avantage comme une introspection que comme un sport, les gestes et les techniques défensives de l’aïkido étant, selon lui, aussi un moyen d’atteindre une élévation de l’esprit, et non une fin qui viserait seulement à terrasser un adversaire : « C’est un art oriental, quand vous l’occidentalisez, vous le polluez… » professait-il .

Cette approche « zen » contrastait sensiblement avec les paroles d’accueil de Laurence Arribagé qui officiait pour la municipalité en sa qualité d’adjointe aux sports : « on va faire rayonner Toulouse par le sport » déclarait-elle !
Pourquoi pas ?
Et nous nous prenons à imaginer que Toulouse va ouvrir les équipements sportifs de la ville (gymnases, piscines, stades, salles polyvalentes) de 7h à 23h et tous les jours… ou bien multiplier les parcours santé, améliorer les continuités piétonnes et cyclables, créer des aires de jeux dans les quartiers, améliorer les subventions aux clubs et associations bénévoles…
Et bien non, rien de tout ça !

L’annonce de la mairie, c’est « l’évènement sportif majeur du mandat sera la coupe d’Europe de foot »… Pas une surprise, mais une petite déception quand même …

Deux mondes sportifs différents sont délibérément amalgamés et à dessein :
- d’une part, en nombre de pratiquants, le très majoritaire monde des sportifs amateurs, pour qui faire du sport a un coût .
- d’autre part, le petit monde professionnel qui, lui, gagne de l’argent en produisant des spectacles sportifs.

Madame l’adjointe sait bien en tant que proche du milieu footballistique, que la Coupe d’Europe en particulier ce n’est pas du sport, mais du spectacle sportif.

Spectacle dans lequel officient quelques virtuoses du ballon rond qui gagnent de l’argent en se produisant devant une foule de spectateurs massés sur des gradins ou assis devant leur télévision. Assimiler ces spectateurs à des sportifs est aussi pertinent que de considérer que les gens qui vont voir des westerns pratiquent l’équitation et le tir au pistolet ! Quant à la poignée de professionnels qui eux jouent vraiment, leur métier n’a rien à voir avec l’activité des dizaines de milliers de sportifs amateurs de tous les âges qui, à Toulouse et ailleurs, pratiquent des disciplines très variées …pour s’amuser, se divertir, rester en bonne santé, rencontrer des amis, tester leurs capacités. Et comprennent par l’apprentissage de la compétition que dans la confrontation sportive, ce n’est pas contre un adversaire que l’on se bat, mais d’abord et avant tout contre soi-même …

Ce qui intéresse les dizaines de milliers de sportifs et sportives toulousain-e-s pratiquants, ceux-celles qui font du sport individuellement ou qui paient un abonnement dans un club privé ou une licence dans un club amateur pour bénéficier d’enseignements souvent dispensés par des bénévoles, c’est de savoir si des lieux de pratique vont être aménagés et ouvert à tou-te-s, si des aides peuvent être obtenues par les clubs ou les associations pour alléger le montant des cotisations, si la mise à disposition des équipements publics encore trop souvent fermés va s’améliorer, si les structures éducatives bénévoles peuvent être épaulées par les pouvoirs publics.

Par ailleurs, chacun-e, et notamment celui ou celle que le sport n’intéresse pas, est en droit de se demander s’il est juste que tous les contribuables toulousains, au nom d’un rayonnement pas forcément convaincant, soient amenés à sponsoriser à travers leurs impôts des équipes ou des clubs professionnels qui, au-delà du profit réalisé lors des spectacles sportifs, utilisent gratuitement et sans contrepartie les équipements publics que sont un stadium, une piscine, un palais des sports, un zénith, etc.

La coupe d’Europe de football, événement médiatisé s’il en est ne comporte pas de zones d’ombre quant aux financements : ainsi, chacun sait aujourd’hui qu’il n’y aura aucune contrepartie pour la collectivité de la part de l’UEFA.
En revanche, on ne peut pas dire qu’il y ait transparence quant à l’attribution des deniers publics pour les activités plus habituelles des clubs professionnels toulousains. Malheureusement.
Si le Stade Toulousain,est moins critiquable sur sa gestion (hélas exceptionnelle), car il est propriétaire de son stade et de ses installations aux Sept-Deniers, il n’en est pas de même d’un TFC totalement dépendant des équipements municipaux et utilisateur quasi-exclusif d’une bonne partie des terrains du parc des sports, stadium inclus, tant pour l’évolution de son équipe vedette que pour le centre de formation.

De même, en terme de piscines, s’il parait normal qu’un club comme le TOEC ait un régime de faveur pour faire nager ses athlètes et animer ses écoles de natation dans de bonnes conditions, l’attribution à plein temps de la piscine Castex à ce club (en dehors des mois d’été) est pour le moins contestable : les entraînements des athlètes n’occupant pas totalement la piscine, des lignes d’eau sont disponibles quotidiennement et le TOEC les revend au public pour une cotisation annuelle de 500 €, un financement baroque qui n’est peut-être pas scandaleux, mais qui mérite examen au regard de la forte demande de créneaux « piscine » sur Toulouse et de la situation des autres clubs de natation toulousains.

Un exemple récent illustre comment la professionnalisation a pour corrolaire une approche commerciale, qui prime sur les règles purement sportives: le club de foot de Luzenac pensait qu’il suffisait de bien jouer au ballon et de gagner des matchs pour pouvoir intégrer le monde professionnel, il a été déçu.
En dépit de leurs bons résultats sur le terrain et de leur classement pour accéder à la première division, l’accès au monde professionnel leur fût refusé pour des motifs extra-sportifs… devant une presse sportive et un monde politique feignant de s’indigner et de découvrir l’injustice .

Alors bien sûr, Toulouse ne se départira pas de si tôt de ce business mondial … Mais en prendre conscience aiderait à se battre pour une gestion municipale (communautaire ?) transparente faisant la distinction entre le monde pro, ses acteurs et ses spectateurs et le reste des citoyens qui pratiquent ou aimeraient pratiquer un sport en amateur. Et cette distinction amateur/professionnel n’a pas systématiquement pour corollaire niveau ordinaire/haut niveau.

La ministre des Sports Marie-Georges Buffet, communiste dans le gouvernement Jospin, avait tracé la voie, mais sans succès, en voulant taxer à hauteur de 5% les droits télé pour les redistribuer au sport amateur. Tout l’inverse de l’ordre actuel qui, à Toulouse comme ailleurs , oriente des richesses considérables vers le sport spectacle, le sport de masse étant voué à la bricole.

Les avis sont partagés sur le sport-spectacle, et certain-e-s pensent qu’il répond au besoin de la masse d’avoir sa part de rêve. Notre propos n’est pas de le juger ou de l’opposer au sport amateur. L’un ne saurait faire oublier l’autre.
L’opulence de l’un ne justifie pas une seconde l’oubli de l’autre. Au contraire, là où le marché mise sur l’un, le rôle du service public ne serait-il pas d’appuyer et soutenir l’autre ?