lettre ouverte a georges meric

Une montée des marches sans tapis rouge

Lettre ouverte de Casa Nova
à Monsieur Georges Méric,
Président du Conseil départemental

Monsieur le Président,

Nous pensons utile de souligner à votre attention, alors que vous respirez légitimement dans les vapeurs de l’enthousiasme et sans doute d’une flatterie toute nouvelle, les limites des conditions de votre élection.

La moitié des électeurs et électrices  inscrit-es n’ont pas participé à ce vote. Parmi les votants, un nombre non comptabilisé a voté blanc. S’y ajoutent les non inscrit-es, ainsi qu’une partie de la jeunesse qui n’a pas encore accès au vote, ainsi que les non ressortissants européens, qui comptent dans notre vie sociale. La politique est censée concerner la vie de la cité toute entière. Sa forme électorale en est devenue un reflet insipide. Nos institutions, obsolètes, ont besoin à notre sens d’être remises à plat.

Au sein de cette minorité qui a voté, votre formation politique représente tout au plus, au premier tour, un tiers de l’électorat. Elle remporte une large majorité de sièges grâce à un scrutin majoritaire auquel se combine un système de triangulaires. Ainsi deux cantons sont gagnés à votre majorité avec 41 % et 36 % des voix.

Il nous parait nécessaire, eu égard au fort pouvoir exécutif que vous allez maintenant détenir, de vous rappeler ces éléments. Car la légitimité à agir ne se réduit pas au résultat d’un vote, loin s’en faut. Elle se construit, se mérite, se gagne, au jour le jour, durant tout un mandat. Vous n’avez gagné que ce droit là. Nous espérons que vous ne pensez pas que cette Présidence est en elle-même un argument d’autorité sur la société. Ce serait une lourde erreur. La citoyenneté a changé, le pouvoir doit changer aussi. Agir d’ailleurs, « au dessus » de la société, sera impossible. Les réductions de budgets que vous imposent les politiques de « réduction de déficits » ne vous permettront pas d’agir seul.

Nous voulons aussi vous rappeler dès à présent, au cas où vous l’oublieriez vite, que la gauche et le Parti Socialiste sont en recul dans ce département aussi, même si le nombre d’élu-es le masque. Ainsi aucun-e socialiste n’a été élu-e au premier tour, ce qui est inédit historiquement. C’est avant tout la fracture du bloc conservateur et ultra droite (majoritaire souvent si on additionne leurs voix) qui permet à votre majorité de se constituer, par le biais de l’élimination de la droite par l’extrême-droite ou de triangulaires. La gauche, traditionnellement majoritaire en voix dans ce département, ne l’est plus. Elle est fortement divisée. Divisée, non pas en fonction de lubies personnelles ou d’un besoin d’exister partisan, mais pour des motifs politiques essentiels.

Vous savez comme nous la cause principale de ce reflux : la politique menée au plan national par le gouvernement, aux antipodes du discours du Bourget de 2012. Mais la revitalisation de la gauche passe par des ruptures locales, aussi.

Le Front National s’ancre fortement dans ce département jusqu’aux frontières de Toulouse. Il n’y a aucune raison que ce phénomène disparaisse ou même qu’il stagne si les causes de ce surgissement ne sont pas analysées et combattues. Parmi celles-ci : le dégoût d’une majorité de citoyen-nes à l’égard d’un système politique que vous connaissez bien, pour en être membre depuis très longtemps.

Si le Département n’a pas loin s’en faut les clés pour remédier à cette situation, il peut contribuer à contenir la vague ultra réactionnaire qui s’avance.

D’abord en donnant un autre contenu à la démocratie locale, aujourd’hui confisquée, soupçonnée de clientélisme et de népotisme, ou de pure préoccupation politicienne autocentrée. Vous avez beaucoup de travail pour faire du Département une entité authentiquement démocratique, et  nous savons que vous avez dénoncé vertement l’ultra centralisation et le pouvoir personnel de votre prédécesseur, il y a déjà plusieurs années. Sur ce point absolument essentiel pour surmonter la crise multiforme qui démoralise notre pays, nous attendons des actes courageux et significatifs dans la méthode de direction du Département et l’association de la société locale aux décisions, et pas seulement quelques mots de soir de victoire.

Il faut que le Département respire et (re)noue des liens avec les forces vitales de la société, qui ne sont pas correctement représentées, loin s’en faut, dans l’assemblée. La transparence est un horizon bien lointain pour l’institution que vous présidez. Elle dispose d’une immense force avec ses 6000 agents qui sont souvent très compétent-es, mais jusqu’à présent englué-es dans la peur de la hiérarchie, asphyxié-es sous des strates rassurantes pour l’étage du Président et de son cabinet. La société a besoin d’un Département en appui, et non qui complique les projets par des procédures non coopératives, autocentrées, décourageantes pour l’initiative sociale. Vous avez, nous le pensons, toute une institution à repenser, en vous appuyant sur les secteurs les plus dynamiques de votre administration, et en impliquant des élu-es qui jusqu’à présent – et vous l’avez dit vous-même dans des cénacles restreints – furent désabusé-es et sous-utilisé-es.

Le Conseil départemental ne doit pas simplement se référer verbalement à l’intérêt général. Il doit se tenir à l’écart des lobbies qui refusent d’agir en pleine lumière sur l’agora. Alors que vous allez incarner la fonction de chef de file de l’action sociale, et que nous savons vos liens historiques forts avec le milieu de la santé privée, nous vous appelons à ne pas céder à la marchandisation des politiques médico-sociales. Nous serons vigilant-es, en tant que collectif politique citoyen, en ce domaine. La Haute-Garonne manque de maisons de retraite agréées à l’aide sociale, pouvant accueillir un public mixte. Si notre département est jeune, il est en même temps concerné par le vieillissement lié à l’espérance de vie.

Vous êtes un élu rural, qui défend le rural. C’est légitime. Pourtant nous voulons attirer votre attention sur un point très important : le devenir préoccupant des quartiers en difficulté toulousains, qui deviennent un symbole du double fléau des trafics et règlements de compte, et de la fabrication de fanatiques religieux. Tout ceci sur un lit de désespérance, d’absence d’avenir, et de sentiment de décalage avec les success story high-tech toulousaines dont les retombées ne concernent pas tout le monde, puisque la croissance économique locale, l’une des seules positives en France, coexiste avec un haut taux de chômage. Vous commettriez une lourde faute en oubliant Toulouse pour des raisons politiciennes, même si nous savons que le nouveau redécoupage cantonal vous incitera à un regard équilibré. En outre, puisque vous êtes avant tout un politique, nous constatons que l’expérience de droite toulousaine est en échec, inédit en France (sauf en Lozère) au bout d’un an. Il revient au Conseil départemental d’exister à Toulouse, et de cesser de prendre la politique de la ville pour un simple label.

Lutter contre le FN,c’est aussi sortir d’une conception archaïque de la politique sociale, celle de votre prédécesseur, basée sur l’allocation, nécessaire mais pas suffisante. Dans un contexte de précariat, de développement du travail pauvre, fonder le social sur l’aide individuelle divise les fractions du salariat, marqué par la peur de la dégringolade, et ne rassemble pas. Il est temps de repenser des politiques autrefois glorieuses mais désormais incomprises, comme le montre le score du FN. Il est temps que les maisons de la solidarité s’ouvrent, qu’elles se réorientent sans frilosité vers des actions mobilisant la puissance d’agir des individus et du collectif. Et qu’à ce titre elles participent à retisser des solidarités véritables, vécues, et non seulement monétaires et placées sous le signe de la dépendance.

Monsieur le Président. Ce que nous connaissons de plus marquant dans votre action, c’est le fameux village des marques de Nailloux. Cela ne correspond pas à notre vision d’une politique de civilisation fondée sur la lutte contre la marchandisation de tout et la transformation de l’humain en machine consumériste. Nous espérons que votre vision pour la culture, difficile à mettre en œuvre certes, alors que le parlement a voté la suppression de la clause générale de compétences et entaille gravement votre budget, saura dépasser cette vision de la cité.

Vous avez été impliqué sur les fameux SCOT, et nous ne saurions trop tirer l’alarme sur la question de la transition écologique dans ce département. Elle tient d’abord à la politique des transports, défaillante. Les micro particules envahissent l’air toulousain. Il est absolument indispensable de sortir de la frilosité en la matière. La périurbanisation ne peut pas continuer, nous avons besoin de plus de densité, et le Département peut y contribuer par son influence sur les communes. Il est vital de reconsidérer les priorités : entre le transport et la route. Entre une LGV dont chacun mesure maintenant les limites et le développement d’un réseau de grande agglomération utilisé par tous les Hauts Garonnais-es en vérité. Même si la Région va récupérer vos compétences en la matière, nous vous appelons à utiliser votre influence politique nouvelle en ce sens, par responsabilité pour les générations futures. Pas dans cent ans. Mais demain.

Avec beaucoup d’autres,nous observerons votre action avec grand intérêt. Et avec la liberté de ton de citoyen-nes décidé-es à défendre leur vision d’une gauche de transformation sociale, en actes autant qu’en paroles. Nous vous souhaitons une bonne installation dans vos fonctions.