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Une ville à mille temps

La question du temps dans la ville est une question qui concentre d’emblée d’intenses questions politiques.
Dans cet article, ce n’est pas la question du temps qui est fondamentale, mais celle des temps.
Sur la question de la maîtrise du temps (au singulier) dans les politiques macroéconomiques, nous reconnaissons comme centrale la nécessité pour la puissance publique d’organiser le temps long, de ne pas céder aux injonctions « court-termistes » de ceux qui attendent les dividendes. Une collectivité peut maîtriser, dans ses réalisations, la question du temps : les plans pluriannuels d’investissement sont les outils de planification de la puissance publique.
Mais il nous intéresse ici d’introduire le sujet des temps (au pluriel) dans la ville. Les temps comme indicateurs de la diversité des vies dans la ville, diversité souvent attachée in fine à des inégalités. Les temps et leur politique comme levier d’émancipation et de poursuite de l’égalité réelle.

L’espace est un objet politique, puisque les décisions en termes d’urbanisme modèlent les formes de la ville : voies de transport, zones d’habitation, économiques, culturelles, administrative et de pouvoir… Mais le temps n’est pas encore cet enjeu, qui devrait pourtant être attenant à l’espace et aux politiques sociales.
Nous avons connu, et cela s’accentuera une compression des temps, du fait des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mais aussi, une augmentation de certains temps (les temps professionnels des femmes, les temps domestiques des hommes, le transport quotidien lié à la périurbanisation). Nous pourrions également souhaiter la diminution de certains temps, comme le temps professionnels (réduction du temps de travail) entraînant notamment l’augmentation du temps des loisirs…

Comme les aménagements urbains, sous la pression démographique et les nouveaux impératifs écologiques, nécessitent des outils de planification (plans locaux d’urbanisme ou de déplacements urbains), les aménagements temporels nécessiteront aussi la création de ces outils, de leurs techniciens et élus délégués et d’une culture administrative propre.

Les temps comme indicateurs

Quand nous évoquons les temps comme indicateurs, nous entendons par là que leur étude permet d’atteindre, d’un point de vue matérialiste, une vision des obligations et modes d’organisation de la vie des gens dans la ville.

Le temps de trajet en voiture du columérin qui travaille à Compans-Cafarelli est différent du temps de trajet en bus du toulousain de la côte pavée qui travaille à François Verdier, ou de celui des Minimes qui se rend au travail en métro. Le temps de travail de l’agent de nettoyage municipal est différent du temps de travail de l’employé de bureau. Les temps domestiques de la mère de famille sont différents de ceux du père de famille. Les temps administratifs des périurbains sont souvent différents de ceux du centre-ville.
Ces différences dans les temps sont observables par l’analyse des horaires de travail, par l’analyse des flux de voyageurs des transports en commun et des transports individuels, par l’analyse de la répartition dans le foyer des temps domestiques et la répartition des temps administratifs dans l’agglomération.

Sans surprise, on constate que l’inégalité entre hommes et femmes se retrouve aussi dans leurs temps. Les anglo-saxons appellent cela le modèle « Monsieur Gagnepain », dans une société où l’homme occupe la sphère professionnelle alors que la femme est en charge de la sphère domestique et familiale. Cela implique pour les femmes une nécessaire articulation (et accumulation) entre les différents temps, accentuant les autres inégalités. Ainsi, pour un couple avec deux enfants, on connait les données suivantes, pour une journée : 64% de temps professionnel en plus pour l’homme ; 84% de temps domestique en plus pour la femme ; 79% de temps libre en plus pour l’homme. De plus, rappelons que près de 45% des femmes sont à temps partiel, contre environ 6% pour les hommes. Le temps est donc inégalement réparti (en quantité et qualité) entre les hommes et les femmes.
Outre les inégalités entre hommes et femmes, les temps sont les indicateurs d’autres inégalités : si l’inégalité entre centre et périphérie (temps de transport vers les services publics, vers les lieux de culture, vers le lieu de travail) est parfois voulue, les prix de l’immobilier sont souvent responsables de l’éloignement géographique, faisant de cette inégalité « spatio-temporelle » le marqueur d’une simple inégalité économique et sociale.
Précisons enfin qu’une politique des temps peut viser l’amélioration du bien-être dans la ville, sous ses aspects écologiques. Alors, si elle peut évidemment revêtir une dimension sociale, elle s’adresse à l’ensemble des usagers de la ville, elle est une politique d’intérêt général, notre écosystème étant commun et universel. Car en effet, les différents temps entrent dans le débat écologique : temps de consommation énergétique (en chauffage ou climatisation), temps de trajets (embouteillages polluants, optimisation des trajets…), temps de la nature (gestion des espaces verts, utilisation des pluies…)

Les politiques des temps comme leviers

Les politiques des temps peuvent être menées sous la coordination, au sein d’une commune ou intercommunalité, d’un bureau des temps.
Avec l’implication d’un élu en charge de ces questions, qui peut, assez intelligemment, être en charge aussi des questions d’égalité hommes-femmes. Ce bureau des temps doit coordonner la politique des temps, nécessairement transversale en interne et impliquant des acteurs extérieurs. C’est une immense travail de conviction, de mise en réseau, de construction de passerelle entre les différents acteurs d’une ville. Ce n’est pas « la main invisible » qui gère alors la ville du temps, mais une vision politique.

Les exemples de réalisations concrètes sont nombreux dans d’autres villes françaises comme Rennes et Nantes, mais aussi dans des projets et initiatives locales en Italie et en Espagne. Nous en relevons quelques-unes, pour illustrer ces politiques, mais également pour produire des pistes pour notre métropole.

  •  Développer les services administratifs en ligne, afin de réduire les temps contraints que sont les démarches administratives, temps pesant le plus souvent sur les femmes. Un service en ligne peut produire au consultant, en fonction de ses démarches à accomplir, des horaires d’ouverture et de son temps disponible, une « feuille de route » imprimable, optimisant ses trajets et rendez-vous. La municipalité de Rennes l’a mis en place.
  •  Veiller au regroupement en guichet unique dans des mêmes lieux des services (par exemple pour les services sociaux : CCAS, CAF, Maison des solidarités du Conseil général).
  • Réaménager les horaires de travail (dits « atypiques ») des agents d’entretien : par « blocs » de demi-journées plutôt que par des journées « saucissonnées » en plusieurs courtes planches horaires (7h – 9h et 16h – 19h30). Cette mesure, adossée à l’instauration de binômes et de campagnes de communication internes, a pour effet une diminution de l’absentéisme, une meilleure reconnaissance en interne et un meilleur taux de bien-être au travail.
  • En partenariat avec les universités, travailler sur les emplois du temps des étudiants pour échelonner davantage les entrées et sorties de cours sur des plages horaires plus diffuses. Cette échelonnage peut aussi être travaillé pour les agents municipaux et communautaires (au nombre de 7650 pour Toulouse, 2580 pour Toulouse-Métropole, 1200 pour Colomiers…) et les employeurs peuvent également être sollicités.
  •  Concernant l’accueil des enfants, si la ville de Toulouse a beaucoup progressé lors du dernier mandat, l’offre est encore insuffisante et il est nécessaire de progresser au même rythme de 150 places supplémentaires par an sur une longue période. Le système « Pop In » inventé par la gauche (accueil à domicile pour horaires atypiques unique en france, pour le moment reconduit par la droite) doit être consolidé.
  •  Pour l’accès aux loisirs, la ville de Rennes a mis en place des « Happy hours », avant les représentations du soir, de 18h à 20h30, avec tarifs réduits et garderie pour les enfants. Des formules « musée + déjeuner » le midi peuvent être imaginées avec des tarifs réduits (à Rennes cela fonctionne et 87% des visiteurs sont des femmes !), tout comme les concerts du midi, sur des lieux où se concentrent l’emploi, avec formule déjeuner et tarifs réduits.
  • Le développement des transports en commun (diversification et meilleur maillage) est évidemment au cœur d’une politique écologiste, et la question des temps en est une porte d’entrée. En effet, une offre adaptée aux différents temps (professionnels, de loisirs, estudiantins…) et aux différents temps des différents espaces (centre-ville, quartiers excentrés, communes de l’agglomération, communes hors agglomération, villes voisines comme Montauban…) est un outil d’amélioration du bien-être collectif et de diminution de l’empreinte écologique d’une métropole urbaine.
  •  L’adaptation des temps de travail en fonction des saisons, pour éviter une surconsommation de chauffage ou de climatisation, est aussi un outil écologique.
  • Le télétravail véritablement choisi, les plans de déplacement d’entreprises sont aussi à mobiliser pour éviter les embouteillages.

La métropole toulousaine et ses temps : tendre vers la « smart and sustainable city* » ?

* « ville intelligente et durable »

La métropole toulousaine est l’une des aires géographiques les plus dynamiques de France et d’Europe. Tissu productif relativement épargné jusqu’à ce jour par les ravages du capitalisme financiarisé (du fait de notre non participation aux premières révolutions industrielles), population jeune et éduquée, volume d’habitants en augmentation constante…les éléments pour mener des politiques de transformation sociale et urbaine semblent donc être réunis.
Nous faisons le pari que nous pourrions faire de la métropole toulousaine (et ses 37 communes) l’une des collectivités européennes en pointe sur ces questions de connexions, d’intelligence technologique et d’adaptation des différents temps de ses usagers et administrations à la poursuite de l’égalité et de l’émancipation.

Le volume d’agents municipaux et communautaires (12 000 en additionnant la mairie de Toulouse et les services communautaires), permet de mener par cette porte d’entrée interne des politiques novatrices, qui pourront ensuite, par la collaboration avec les autres communes, essaimer dans l’agglomération. A moins que d’autres communes de l’agglomération prennent les devants et inspirent ensuite Toulouse ?
Gageons que certaines mairies de gauche puissent être intéressées par cette démarche, sans attendre une défaite, espérée mais incertaine, de la droite toulousaine en 2020.
Quand la gauche sera majoritaire, il lui faudra se saisir de la question en y accordant les moyens et la volonté politique nécessaires, car les réformes organisationnelles ne sont pas toujours les plus aisées à mettre en œuvre, quand on poursuit l’objectif qu’elles soient efficaces et concrètes.

Humaniser la ville, c’est desserrer l’emprise du temps marchand sur les vies. Construire des horloges de sens.

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