Elérika Leroy Toulouse Résistance Déportation de juifs

Vichy a-t-il « protégé » les juifs, vu de Toulouse : la parole à Elérika Leroy

Les propos d’Eric Zemmour réhabilitant le pétainisme et affirmant, avec un aplomb inouï, que la collaboration aurait protégé les juifs français (opposés avec perversité aux « juifs étrangers », ce qui est à la fois faux et abject…), doivent être combattus avec la plus grande détermination.

L’ultra droitisation de l’ancienne droite dite républicaine ne manque pas de nous interpeller. Elle passe par l’effacement du gaullisme, dont les propos de Monsieur Zemmour sont une manifestation patente.

Toulouse fut un foyer très important de la résistance au nazisme et à ses auxiliaires zélés. Nous avons demandé à Elerika Leroy de nous dire ce que valent les propos révoltants de l’intellectuel organique du rapprochement entre la droite et l’extrême droite.

Spécialiste de l’histoire de la Résistance, auteure et co-auteure de plusieurs ouvrages sur ce thème [1], Elérika Leroy travaille pour la mémoire : par les écrits, conférences, expositions photos et circuits de mémoires qu’elle anime dans Toulouse. L’historienne rend hommage au souvenir de ces femmes et de ces hommes qui ont su dire non. Ce travail de proximité rend possible pour chacun l’appropriation de cette histoire.

Elérika Leroy, vu de Toulouse, l’affirmation selon laquelle Vichy aurait « sauvé » des juifs, vous inspire quelles observations ?

De Toulouse comme d’ailleurs, ma réponse va être d’une certaine banalité : c’est du n’importe quoi. Cette affirmation montre le manque de culture historique de celui qui la profère, ou plutôt la crie sur toutes les chaînes de radio et de télévision, un non sens. Des personnalités éminentes, comme Robert O. Paxton mis en cause par cet homme (qui, je le rappelle, a le soutien de Jean-Marie Le Pen), ou Daniel Cordier, devenu historien après avoir été un acteur (puisqu’il était dans la clandestinité le secrétaire de Jean Moulin) ont répondu à M. Zemmour. Moi je lui conseillerais seulement une lecture attentive des ouvrages d’historiens, tels que Henry Rousso, Marc-Olivier Baruch, Denis Peschanski ou encore Laurent Joly (Vichy dans la solution finale : histoire du commissariat général aux questions juives ou encore L’antisémitisme de bureau)

Pouvez vous nous rappeler le rôle de Vichy dans les déportations toulousaines ?

Après avoir promulgué les statuts des Juifs (le premier dès octobre 40 sans aucune pression allemande) qui faisaient des Juifs français et étrangers des sous-catégories de citoyens, au seul motif d’être né Juifs… les internements (sur décision de l’administration française) se sont multipliés, transformant ces camps du sud-ouest en anti chambre de la mort.

D’après Jean Estèbe (Les Juifs à Toulouse au temps de Vichy) et les études de Serge Klarsfeld, le bilan des déportations s’élève à 6400 Juifs déportés depuis la région (97 à 98% n’ont pas survécu). Il faut rappeler également les spoliations et la politique d’ « aryanisation » des biens juifs mis en place par le régime de Vichy en zone sud.

Les principales rafles et convois ont eu lieu pendant l’été 1942, suscitant des réactions de la population, et en particulier celles de deux hauts membres du clergé, l’archevêque de Toulouse, Jules Géraud Saliège et l’évêque de Montauban, Pierre-Marie Théas. Ces derniers firent lire dans leur diocèse des lettres qui s’insurgeaient contre le sort réservé aux Juifs, traités de manière inhumaine par l’administration française. Ces lettres épiscopales ont eu un écho important dans la population. Les religieux et religieuses ont organisé de nombreuses actions de secours envers les Juifs et notamment les enfants.

L’entraide et le secours de la population a eu également un rôle important dans le sauvetage des Juifs. Les historiens considèrent que le sort des Juifs dans la région a été « meilleur » qu’ailleurs. Des fonctionnaires ont fait preuve d’un courage extraordinaire pour ne pas appliquer les mesures répressives ordonnées par le régime de Vichy. Le cas le plus important à Toulouse est celui du commissaire Jean Phillipe qui refuse de dresser les listes de Juifs que Vichy lui demande et préfère démissionner plutôt que s’y soumettre (en écrivant une lettre de démission remarquable de courage

« Je refuse-et sous mon entière responsabilité – de persécuter des israélites qui à mon avis ont droit au bonheur et à la vie, aussi bien que M. Laval lui même »

Ces quelques exemples relèvent d’un courage individuel et évidemment, ce n’est pas Pétain qui les a suggérés…

Pourquoi, à votre avis, de telles énormités scandaleuses sont elles proférées maintenant ?

Ce n’est pas nouveau malheureusement. Le négationnisme est un phénomène ancien comme la théorie du complot, du reste. Peut être M. Zemmour est-il en mal de notoriété ? C’est un habitué me semble-t-il de ce genre de sorties médiatiques. Ce qui est regrettable, c’est l’audience qu’il a. Ce qui serait inquiétant, c’est que des gens puissent le croire, surtout à une heure où, les témoins disparaissent. Il faut donc contribuer à diffuser l’histoire auprès des jeunes pour que ce genre d’inepties soit contrebalancé par d’autres versions.

Quel a été le rôle de Vichy dans la répression de la Résistance dans notre région ?

Il y a eu plusieurs étapes. Au début, le régime de Vichy, et donc les policiers français, se sont focalisés sur les étrangers et les communistes. Le cas le plus représentatif ici, à Toulouse, est celui de Mendel « Marcel » Langer, qui, selon le procureur, cumulait toutes les tares : juif, étranger, communiste et « terroristée » (puisque c’est ainsi que Vichy et les nazis qualifiaient les résistants). Mendel Langer fut guillotiné pour simple transport d’explosifs. Les Allemands ne sont pas intervenus dans le processus qui a conduit Langer à l’échafaud en juillet 1943. Les jeunes (dont beaucoup étaient Juifs) de la brigade FTP MOI (Francs Tireurs et Partisans de la Main d’œuvre étrangère), appelée 35ème brigade Marcel Langer, se sont vengés en exécutant le procureur responsable, Lespinasse. Cette exécution « refroidit » la véhémence des magistrats chargés de la répression contre des résistants.

A partir de là, à Toulouse, la justice sera plus clémente. Le jeune étudiant de 22 ans, Boris Frenkel, arrêté en août 1943, après avoir exécuté un franc-garde de la milice, fut condamné à « seulement » 20 ans de travaux forcés. Mais livré aux Allemands, il meurt dans un camp d’extermination…

La répression de l’administration de Vichy s’est signalée à Toulouse à travers deux personnages : le responsable du Commissariat général aux questions juives, Joseph Lécussan, un fanatique antisémite, envoyé ensuite dans la région lyonnaise où il exécuta, entre autres, Victor Basch, le président de la Ligue des droits de l’homme. Et l’intendant régional de police Pierre Marty, arrivé à Toulouse avec sa propre brigade de policiers, surnommée par les résistants, « la brigade sanglante ». Il a utilisé les moyens les plus odieux dont la manipulation et la torture contre les résistants de la région. Pierre Marty quitta Toulouse avec les Allemands au moment de la Libération, mais fut intercepté à Sigmaringen par les Américains, jugé par la Cour de Justice de Toulouse et exécuté.

Merci beaucoup, Elérika Leroy.

[1] De l’auteure

Républicains espagnols en Midi-Pyrénées (Presses Universitaires du Mirail, 2004)

Toulouse, mémoire de rues (Mairie de Toulouse, 2006)

Germaine Chaumel, femme photographe (Ed. Privat, 2012)

Toulouse cosmopolite, rebelle et savante (Ed. Autrement, 2013)